Zerbin.

Je n'ai pas eu le courage de quitter mon pere que je ne l'aie vu endormi.

Zerbine.

C'est bien!... Que je te raconte mon avanture! Je t'attendois ici avec une provision de fruits & de laitage comme nous étions convenus. Pour abréger le tems de ton absence, j'essayois la chanson si tendre que tu me donnas à ma fête, & dont je ne sais pas encore bien l'air. J'en étois à peine au refrein qui me plaît tant;

Si Zerbin étoit roi,
Zerbine seroit reine.

quand je vis accourir une femme grande comme moi, mais d'une beauté fiere & imposante.

Zerbin.

Elle n'avoit pas tes graces, j'en suis bien certain, sans l'avoir vue.

Zerbine.

Ne m'interromps donc pas. Elle s'avance vers moi précipitamment.... Je me recule par respect & aussi par crainte. Elle étoit éblouissante, mais elle avoit l'air égarée. Jeune bergere, me dit-elle, bannis toute frayeur & conserve-moi la vie. Tu vois une reine, précipitée du haut de son trône, chassée de ses États & poursuivie par des ennemis acharnés. Le soleil est déjà sur son déclin, & depuis son lever, je n'ai pas encore pris de nourriture. Je lui dis: si du lait, des fruits & un gâteau étoient dignes de vous.... Donne, donne toujours. Et je la vis dévorer ce que nous devions manger ensemble. Ce n'est pas tout, reprit-elle, changeons d'habits, à l'instant. Les momens me sont chers. Et en même-tems je la vis jetter sur le gazon ce sceptre d'or & cette couronne de diamans, que tu vois, & aussi ce beau manteau d'écarlate qui me pese tant sur les épaules. Je l'aidai à endosser mon vêtement de lin qui fût un peu étroit pour elle.