SAINT-ALMONT.

Si vous saviez ce qu'il m'en coûte de ne pouvoir répondre à votre confiance; mais elle sera mieux placée où je vous envoie. Que le ciel vous donne sa grâce!

Je voulus insister; mais Saint-Almont ferma la petite grille à travers laquelle nous eûmes cette conférence; et se retournant du côté opposé, donna audience à d'autres personnes moins embarrassantes pour lui, et moins embarrassées que moi.

Il fallut donc me retirer. Il faisait nuit noire. Une circonstance me consola du peu de succès de cette démarche singulière, et bizarre, si tu veux, ma bonne Zoé. C'est que Saint-Almont ne put voir mon visage; par conséquent, je concevais l'espoir d'une autre entrevue avec lui. Dans ce dessein, j'avais pris aussi la précaution de déguiser ma voix.

À la lecture de cette lettre contenant l'extrait de ce qui s'est passé au confessionnal de Saint-Almont, tu vas me répéter: «Eh bien! quel est ton but, Agathe? Si tu aimes véritablement, modèle-toi sur l'objet de ton amour. Sois aussi sage, aussi réservée que lui.» Et moi, je te répondrai que plus je connais Saint-Almont, plus je trouve de raisons pour l'aimer davantage; et assurément, tant que les choses n'iront pas plus loin, on n'a pas le plus petit reproche à me faire.

Mais tu vas te récrier de nouveau à un autre projet qui me roule dans la tête! Tu me la croiras tout à fait tournée, et tu auras tort encore une fois. Sache donc, sans autre circonlocution, que je suis résolue à prendre l'habit d'homme, afin de voir plus souvent et plus à mon aise Saint-Almont. Sans lui en dire le motif, j'ai déjà fait part de ce dessein à ma bonne maman. Elle n'a pas eu le courage de me contredire; ainsi donc, au reçu de ta réponse à cette missive, je passe à l'exécution. Ton Agathe quitte les habits de son sexe, sans en abandonner les vertus pudiques. Je te le répète, j'ai à cœur de me conserver digne de ton amitié et de ma propre estime. Adieu; je t'embrasse, et te charge de faire ma paix avec ton mari, s'il était d'humeur à me gronder. Adieu, ma toute bonne.

XII.

ZOÉ À SA PAUVRE AGATHE.

Ma pauvre et toujours chère Agathe! es-tu folle? Quoi! tout de bon! tu veux renoncer à ton sexe: il ne te manquait plus que ce nouvel incident. Mais, dis-moi, as-tu bien réfléchi sur les conséquences de ce que tu te permets avec une légèreté qui me passe? Reviens à toi; reste toujours mon Agathe. Sois toujours cette fille aimable et spirituelle, intéressante et gaie. De grâce! reviens sur tes pas, et crains de te perdre. Vois le chemin que tu as déjà parcouru en si peu de temps; du moins, avant tout, viens nous voir un seul jour. Si tu nous refuses cette fois, tu nous fâcheras plus que tu ne penses. Donne au moins à l'amitié les intervalles lucides que l'amour te laisse. Profites-en. Sois encore notre amie. Zoé méritait peut-être le sacrifice de quelques heures de ton temps. Plus de Zoé pour Agathe, si tu persistes à ne plus me voir!

XIII.