AGATHE À SA ZOÉ.

Ta lettre ne m'est parvenue cette fois que deux jours après celui marqué par sa date. Je n'ai pu endurer ce retard, et attendre de tes nouvelles pour exécuter ce que j'ai à t'annoncer. Hier matin, j'ai paru en habits d'homme devant ma grand'maman, à l'heure du déjeûner. Elle ne m'a point reconnue d'abord; mais je me jetai dans ses bras, en lui disant: «Quoi! vous méconnaissez votre bonne petite fille Agathe?» Au son de ma voix, des larmes de plaisir coulèrent de ses yeux; elle me dit: «Tu es une espiègle. Je t'aimais déjà beaucoup; avais-je besoin de ce joli déguisement pour t'aimer encore davantage? Que cet habit te sied! il te donne un air mutin dont je raffole.»

«Ma bonne petite maman, puisque je ne vous déplais pas sous ce vêtement, souffrirez-vous que je le porte souvent? Je n'en serai que plus disposée à vous servir; ce costume, plus commode que l'autre, me mettra à même de vous être encore plus utile que par le passé. Je vais dès aujourd'hui essayer de sortir avec ces habits, et de faire une longue course. J'irai, jusque dans le quartier de la première messe ou vous m'avez conduite il y a déjà plusieurs mois.»

«Va, mon enfant, me dit ma grand'maman, et prends bien garde aux accidens: je serais inconsolable.»

Je me rendis donc de suite, avec la vitesse de l'oiseau, jusqu'à l'église desservie par Saint-Almont, et j'arrivai précisément au moment qu'il sortait de la sacristie pour monter à l'autel. Je m'offris à lui servir la messe. L'enfant de chœur ne demandait pas mieux. Il fallait me voir marcher devant Saint-Almont! Je cachai le mieux que je pus, sous un air de componction, le contentement que je ressentais.

Arrivée à la chapelle, je m'acquittai de mon devoir avec assez d'intelligence. J'avais eu le soin depuis quelques jours d'étudier la manière de servir un prêtre à l'autel.

Néanmoins, je tremblais de tout mon corps; mes genoux fléchissaient sous moi. Quand ce vint au lavabo, Saint-Almont qui s'aperçut de mon trouble, daigna me dire au milieu de sa prière: «Jeune homme! rassurez vous.» Je lui répondis, les yeux baissés: «C'est pour la première fois que je m'acquitte de ce service: je ferai mieux à la messe prochaine.»

Ô ma Zoé! tu ne te fais pas l'idée du plaisir pur que je savourai. Des rigoristes me traiteront de sacrilége: ils auront tort. Ce n'est point pour me moquer des choses saintes que j'en agissais ainsi; je ne voulais que voir de plus près un homme que j'estime par-dessus tous les autres, et que j'aime avec le plus parfait désintéressement. Il n'y a pas là de quoi m'attirer le blâme: on peut tout au plus me regarder en pitié, ou sourire. Pouvais-je offenser un Dieu bon, en me montrant empressée, jalouse de servir le plus sage des ministres de ses autels? Oh! comme Saint-Almont est édifiant! comme sa piété est affectueuse! comme il aurait aimé une femme qui l'eût payé de retour! Il a toute la tendresse d'une âme aimante, et toute la candeur, toute la simplicité, toute l'innocence d'un enfant. Je suis bien certaine que dans la personne du jeune homme qui lui répondait la messe, il fut loin de soupçonner cette jeune orpheline de dix-neuf ans qui se présenta quelques jours auparavant à son confessionnal. À l'élévation, je baisai plus de trente fois le bas de sa chasuble; il est d'usage de l'approcher une seule fois des lèvres. À la fin de la messe, le célébrant donne sa bénédiction au peuple; je hasardai de lever furtivement les yeux sur Saint-Almont en ce moment. Il me parut une divinité pleine de douceur et d'indulgence. Jamais il ne me fit autant d'impression; ses yeux disaient mille choses qui allaient à l'âme. Ah! puisse la bénédiction qu'il me donna verser dans mon cœur ce calme qui paraît déjà rétabli dans le sien!

Saint-Almont me semble né bien heureusement. Il n'éprouva, jamais ces fortes passions qui sont autant de secousses qui ébranlent et bouleversent. Ah! que n'a-t-il mieux rencontré! Mais quoiqu'il puisse lui arriver, il saura compenser le défaut de bonheur par les douceurs d'une paix inaltérable de conscience. Que n'ai-je son caractère!

Je me joignis de grand cœur aux actions de grâces qu'il prononça en retournant à la sacristie, où je voulus le reconduire. De bonnes femmes, sur notre passage, se disaient l'une à l'autre: «Comme ce jeune homme a bien servi la messe! qu'il y a mis de zèle! On n'en voit plus guère comme lui à présent.»