Quand il vint à donner le collier à M. de La Vieuville, père de celui que nous avons vu deux fois surintendant, et que La Vieuville lui dit, comme on a accoutumé: «Domine, non sum dignus.—Je le sais bien, je le sais bien, lui dit le Roi, mais mon neveu m'en a prié.» Ce neveu étoit M. de Nevers, depuis duc de Mantoue, dont La Vieuville, simple gentilhomme, avoit été maître-d'hôtel. La Vieuville en faisoit le conte lui-même, peut-être de peur qu'un autre ne le fît, car il n'étoit pas bête, et passoit pour un diseur de bons mots[40].

Lorsqu'on fit une chambre de justice contre les financiers: «Ah! disoit-il, ceux qu'on taxera ne m'aideront plus.»

Il faisoit des banquets avec M. de Bellegarde, le maréchal de Roquelaure et autres, chez Zamet[41] et autres. Quand ce vint au maréchal, il dit au Roi qu'il ne savoit où les traiter, si ce n'étoit aux Trois Mores. Le Roi y alla; ils menèrent un page à deux, et le Roi un pour lui tout seul: «Car, dit-il, un page de ma chambre ne voudra servir que moi.» Ce page fut M. de Racan, dont nous avons de si belles poésies.

Un jour il alla chez madame la princesse de Condé, veuve du prince de Condé le bossu[42]; il y trouva un luth sur le dos duquel il y avoit ces deux vers:

Absent de ma divinité,
Je ne vois rien qui me contente.

Il ajouta:

C'est fort mal connoître ma tante,
Elle aime trop l'humanité.

La bonne dame avoit été fort galante. Elle étoit de Longueville.

Avant la réduction de Paris, une nuit qu'il ne dormoit point bien, et qu'il ne pouvoit se résoudre à quitter sa religion, Crillon lui dit: «Pardieu, sire, vous vous moquez de faire difficulté de prendre une religion qui vous donne une couronne.» Crillon étoit pourtant bon chrétien, car un jour, priant Dieu devant un crucifix, tout d'un coup il se mit à crier: «Ah! Seigneur, si j'y eusse été on ne vous eût jamais crucifié!» Je pense même qu'il mit l'épée à la main, comme Clovis et sa noblesse au sermon de saint Remi. Ce Crillon, comme on lui montroit à danser, et qu'on lui dit: «Pliez, reculez. Je n'en ferai rien, dit-il; Crillon ne plia ni ne recula jamais.» Il refusa, étant mestre-de-camp du régiment des gardes, de tuer M. de Guise; et quand M. de Guise le fils, étant gouverneur de Provence, s'avisa à Marseille de faire donner une fausse alarme, et de lui venir dire: «Les ennemis ont repris la ville;» Crillon ne s'ébranla point, et dit: «Marchons; il faut mourir en gens de cœur.» M. de Guise lui avoua après qu'il avoit fait cette malice pour voir s'il étoit vrai que Crillon n'eût jamais peur. Crillon lui répondit fortement: «Jeune homme, s'il me fût arrivé de témoigner la moindre foiblesse, je vous eusse poignardé.»

Quand M. du Perron, alors évêque d'Evreux, en instruisant le Roi, voulut lui parler du purgatoire: «Ne touchez point cela, dit-il, c'est le pain des moines.»