Cela me fait souvenir d'un médecin de M. de Créqui, qui, à l'ambassade de son maître à Rome, comme quelqu'un au Vatican demandoit où étoit la cuisine du pape, dit en riant que c'étoit le purgatoire; on le voulut mener à l'Inquisition; mais on n'osa quand on sut à qui il étoit.
Arlequin et sa troupe vinrent à Paris en ce temps-là, et quand il alla saluer le Roi, il prit si bien son temps, car il étoit fort dispos, que Sa Majesté s'étant levée de son siége, il s'en empara, et comme si le Roi eût été Arlequin: «Eh bien! Arlequin, lui dit-il, vous êtes venu ici avec votre troupe pour me divertir; j'en suis bien aise, je vous promets de vous protéger et de vous donner tant de pension.» Le Roi ne l'osa dédire de rien, mais il lui dit: «Holà! il y a assez long-temps que vous faites mon personnage; laissez-le-moi faire à cette heure.»
A ce propos un conte d'Angleterre. Milord Montaigu étoit mal satisfait du roi Jacques, et un jour qu'un gentilhomme écossois, que le roi avoit plusieurs fois évité, venoit pour lui demander récompense, il lui dit: «Sire, vous ne sauriez plus fuir; cet homme-là ne vous connoît point, j'ai votre ordre, je ferai semblant que je suis le roi, mettez-vous derrière.» L'Écossois fait sa harangue; Montaigu lui répond: «Il ne faut pas que vous vous étonniez que je n'aie rien fait encore pour vous, puisque je n'ai rien fait pour Montaigu, qui m'a rendu tant de services.» Le roi Jacques entendit raillerie, et lui dit: «Otez-vous de delà, vous avez assez joué.»
Henri IV conçut fort bien que détruire Paris c'étoit, comme on dit, se couper le nez pour faire dépit à son visage: en cela plus sage que son prédécesseur, qui disoit que Paris avoit la tête trop grosse, et qu'il la lui falloit casser. Henri IV voulut pourtant, à telle fin que de raison, avoir une issue pour sortir hors de Paris sans être vu, et pour cela il fit faire la galerie du Louvre, qui n'est point du dessin de l'édifice, afin de gagner par là les Tuileries, qui ne sont dans l'enceinte des murs que depuis vingt ou vingt-cinq ans[43]. M. de Nevers en ce temps-là faisoit bâtir l'hôtel de Nevers. Henri IV le trouvoit un peu trop magnifique, pour être à l'opposite du Louvre[44], et un jour en causant avec M. de Nevers, et lui montrant son bâtiment: «Mon neveu, lui dit-il, j'irai loger chez vous, quand votre maison sera achevée.» Cette parole du Roi, et peut-être aussi le manque d'argent, firent arrêter l'ouvrage.
Un jour qu'il se trouva beaucoup de cheveux blancs: «En vérité, dit-il, ce sont les harangues que l'on m'a faites depuis mon avénement à la couronne, qui m'ont fait blanchir comme vous voyez.»
Il dit à sa sœur, depuis madame de Bar, la voyant rêveuse: «Ma sœur, de quoi vous avisez-vous d'être triste? nous avons tout sujet de louer Dieu, nos affaires sont au meilleur état du monde.—Oui, pour vous, lui dit-elle, qui avez votre conte, mais pour moi, je n'ai pas le mien[45].»
Elle fit danser une fois un ballet dont toutes les figures faisoient les lettres du nom du Roi. «Eh bien! Sire, lui dit-elle après, n'avez-vous pas remarqué comme ces figures composoient bien toutes les lettres du nom de Votre Majesté?—Ah! ma sœur, lui dit-il, ou vous n'écrivez guère bien, ou nous ne savons guère bien lire: personne ne s'est aperçu de ce que vous dites.»
A propos du comte de Soissons, j'ai ouï dire que comme il se sauvoit de Nantes, conduit par un blanchisseur dont il faisoit le garçon, il alla, car il marchoit fort mal à pied, choquer M. de Mercœur qui par hasard passoit dans la rue. Le blanchisseur lui donna un grand coup de poing, en lui disant: «Lourdaud, prenez garde à ce que vous faites.»
Le jour que Henri IV entra dans Paris, il fut voir sa tante de Montpensier, et lui demanda des confitures. «Je crois, lui dit-elle, que vous faites cela pour vous moquer de moi. Vous pensez que nous n'en avons plus.—Non, répondit-il, c'est que j'ai faim.» Elle fit apporter un pot d'abricots, et en prenant, elle en vouloit faire l'essai; il l'arrêta, et lui dit: «Ma tante, vous n'y pensez pas.—Comment, reprit-elle, n'en ai-je pas fait assez pour vous être suspecte?—Vous ne me l'êtes point, ma tante.—Ah! répliqua-t-elle, il faut être votre servante.» Et effectivement elle le servit depuis avec beaucoup d'affection.
Quelque brave qu'il fût, on dit que quand on lui venoit dire: «Voilà les ennemis,» il lui prenoit, toujours une espèce de dévoiement, et que, tournant cela en raillerie, il disoit: «Je m'en vais faire bon pour eux.»