Un avocat huguenot, nommé Perreaux, qui a fait cette ridicule préface au-devant du livre de M. de Rohan, Des Intérêts des Princes[463], plaida une fois pour des marchands portugais; c'étoit avant la révolte du Portugal, et commença ainsi son plaidoyer: «Messieurs, je parle pour haut et puissant prince roi des Espagnes...» et dit tous les titres de Sa Majesté Catholique. Depuis, on l'appela l'avocat du roi d'Espagne.
La Martellière ne plaidoit guère bien non plus, mais il avoit bonne tête pour les affaires. Il commença le plaidoyer pour l'Université contre les Jésuites par la bataille de Cannes. Cela fit un plaisant effet, car Dempster, professeur en éloquence, avoit publié, un jour devant, une épigramme latine où il disoit que La Martellière, leur avocat, n'étoit point de ces orateurs qui parlent de la bataille de Cannes. Il en coûta vingt écus à La Martellière pour supprimer cette épigramme.
Un jour il avoit cité toutes les coutumes du royaume; et quoiqu'il eût harangué fort longuement, il continuoit encore. Le président de Harlay lui dit «La Martellière, n'êtes-vous pas las? Vous vous êtes promené par toutes les provinces de France.»
Un jeune avocat nommé Crétau plaidait pour son père, aussi avocat: «Messieurs, dit-il, je parle pour monsieur mon père, maître Pierre Crétau, avocat en la cour.—Couvrez-vous, dit M. de Harlay, le fils de M. Crétau.». Ce jeune homme dit bien des sottises. Taisez-vous, lui dit-il, le fils de M. Crétau; laissez parler votre père, il en sait bien autant que vous.»
A Toulouse, un jeune avocat commença son plaidoyer par le roi Pyrrhus. Il y avoit alors un président fort rébarbatif qui lui dit: «Au fait, au fait.» Quelqu'un eut pitié du pauvre garçon, et représenta que c'étoit une première cause. «Eh bien! dit le président, parlez donc, l'avocat du roi Pyrrhus.»
Une fois Langlois plaida fort bien je ne sais quelle requête civile. Patru, qui l'avoit ouï, lui dit: «On ne pouvoit mieux plaider cette requête.—Oh! lui répondit-il, nous sommes malheureux, nous autres, nous n'avons point de loisir. Si j'en eusse eu le temps, j'eusse fait voir que les requêtes civiles étoient fondées dans saint Augustin.—Vous avez raison, lui répliqua Patru en se moquant, c'est grand dommage que vous n'ayez pu instruire le barreau d'une si belle chose et si utile.» Cet homme ne plaide bien qu'à cause qu'il n'a pas le loisir de mal plaider. Quand il a fait un exorde bien ennuyeux, il dit qu'il a fait un exorde à la cicéronienne. Il se croit le plus éloquent ou plutôt le seul éloquent homme du monde.
Le président de Verdun tourmentoit une fois Desnoyers, afin qu'il abrégeât, et il n'avoit encore rien dit, sinon: «Messieurs, je suis appelant d'une sentence du juge de Chauleraut...—Qu'est-ce que Chauleraut? dit le président.—Messieurs, c'est pour abréger, répondit-il, c'est-à-dire Châtellerault.» On abrège ainsi en écrivant.
Comme on plaidoit une cause de mariage, dans la déduction du fait on trouva des choses capables d'envoyer en bas celui qui étoit poursuivi. Sut l'heure, selon la coutume, on lui donna un avocat pour conseil; ce fut Desnoyers. Ensuite on trouva à propos d'envoyer cet homme en prison; mais quand on s'en voulut saisir, on ne le trouva plus. Le premier président demande à Desnoyers où il étoit: «Il s'en est en allé, messieurs, répondit Desnoyers.—Et pourquoi?—Parce que je le lui ai conseillé. Vous m'aviez donné pour conseil à cet homme; je lui ai donné le meilleur conseil que je lui pouvois donner.»
Une fois il étoit chargé d'une cause à la grand'chambre contre l'avocat du Roi des eaux-et-forêts, qui n'étoit qu'un jeune fou; mais, pour faire l'entendu, il avoit pris une requête civile contre des arrêts rendus, il y avoit soixante ou quatre-vingts ans. Quand ce fut donc à Desnoyers à parler, il dit: «Messieurs, depuis soixante ou quatre-vingts ans que ces arrêts sont rendus, personne ne s'est avisé de prendre requête civile à l'encontre; et pourtant voyons quels gens ont été avocats du Roi depuis ce temps-là. Il y a eu M. Marion, M. etc., etc. Ago tibi gratias, Domine, continua-t-il, qui ista abscondisti sapientibus, et revelasti parvulis.» Tout le monde se mit si fort à rire, qu'il lui fut impossible de poursuivre, et il fallut remettre la cause au lendemain.
Un autre avocat plaidoit pour la veuve d'un homme qui avoit été tué d'un coup d'arquebuse, et dans sa narration il fit la posture d'un homme qui en couche un autre en joue. Le premier président de Harlay lui dit: «Avocat, haut le bois, vous blesserez la cour.»