Un avocat en plaidant se mit à parler d'Annibal, et étoit fort long-temps à lui faire passer les Alpes: «Hé, avocat, lui dit-il, faites avancer vos troupes.»
A un autre, qui parloit de la multitude de chevaux qu'avoit Xercès: «Dépêchez-vous, lui dit-il, avocat, cette cavalerie fourragera tout le pays.»
J'ajouterai quelque chose du président de Harlay.
M. Fortia ne vouloit pas qu'il fût de ses juges en une certaine affaire, et, par l'avis de M. Forget, lui alla chanter des injures, afin qu'il lui en dît aussi, et qu'on eût lieu de le récuser. Le président le laissa dire, et ne dit jamais autre chose, sinon: «Jésus-Christ!» Fortia de retour, Forget lui demande le succès. «Il n'a rien fait, dit-il, que dire Jésus-Christ! Jésus-Christ!—T'es le diable, dit Forget; il te connoît bien.» On disoit que Fortia étoit de race de Juifs.
Une fois Fortia avoit vendu du bien d'Eglise. Le premier président lui dit: «Puisque vous avez vendu le corps, vous pouvez bien vendre les biens[464].»
Le Clerc, surnommé Torticoli, conseiller aux requêtes, étoit fort son ami, et pria qu'on le voulût ouïr en un procès qu'il avoit. «Tu diras quelque sottise, lui dit le président.» Il vient. «Messieurs, dit-il, mon grand-père, mon père et moi sommes décidés à la poursuite de cette affaire.—«Monsieur Le Clerc, dit le président, Dieu vous fasse paix; je le disois bien que vous diriez quelque sottise.»
M. de Kerveno, gentilhomme breton, dit au feu Roi: «Sire, mes ancêtres et moi sommes tous morts au service de Votre Majesté.»
M. de Harlay ouvroit toujours l'audience à sept heures en été, et l'hiver avant huit. Il renvoyoit à l'expédient[465] toutes les causes qu'il pouvoit y renvoyer, et pour le reste il en paraphoit deux pages, et faisoit dire aux procureurs des communautés: «Chargez vos avocats, car je prendrai ces feuilles, tantôt par le bout, tantôt par le milieu.» C'étoit un grand justicier.
Martinet, plaidant pour une mère, la comparoit à la brebis d'Esope que le loup, qui étoit au-dessus d'elle, accusoit de troubler l'eau. Gaultier, en lui répliquant, commença ainsi: «Messieurs, on nous vient faire ici des contes au vieux loup.» Ce Gaultier dit que, pour se rendre immortel, il veut faire imprimer deux cents de ses plaidoyers. Il a quelque chose de bon quand il ne plaide qu'en procureur[466].
On plaida, il y a dix ans, une cause à la Tournelle, dont voici le fait. Un tailleur de Coulommiers épousa une fille qui prit la peine d'accoucher le soir de ses noces. Cet homme la presse de dire qui étoit le père de cet enfant; elle confesse que c'est son propre cousin-germain. Le mari rend sa plainte, et le procureur du Roi se rend partie. Depuis, cet enfant meurt. On conseille au mari, puisque aussi bien il ne pouvoit pas faire rompre le mariage (et cela me fait croire qu'il avoit couché avec elle, et qu'elle ne se délivra qu'après que le mariage eut été consommé), on lui conseille donc d'exposer par une requête qu'il confesse qu'il s'est joué avec sa femme six mois avant que de l'épouser, mais que comme il pensoit que les enfants ne pouvoient venir à bien à ce terme-là, il n'avoit pas cru que ce fût de lui; que depuis, l'enfant étant mort, il avoit bien vu que c'étoit qu'il ne pouvoit vivre, étant venu avant le temps, et qu'il reconnoissoit qu'il étoit produit de ses œuvres, qu'il se contentoit de sa femme, et qu'il demandoit que silence fût imposé aux autres parties, car, outre le procureur du Roi, le père de la fille s'étoit joint à son gendre. Martin, surnommé Cochon, il y en a un autre, surnommé Dindon, plaida cette cause pour le tailleur, car le procureur du Roi ne voulut pas donner les mains; et sur appel, le Parlement en fut saisi. En déduisant le fait, il dit qu'on ne devoit pas trouver étrange qu'un homme qui voit accoucher sa femme le premier soir de ses noces, se laisse emporter à ses premiers mouvements, et principalement étant persuadé qu'un autre étoit le père de cet enfant; «car, ajouta-t-il, messieurs, on lui mit cela si avant dans la tête,» et en disant cela il faisoit les cornes avec les deux doigts du milieu et les porta vers sa tête, comme on fait pour marquer l'endroit du corps dont on parle. L'audience se mit à rire, mais le président de Nesmond s'en mit en colère. L'avocat dit encore quelque gaillardise, dont le président s'irritoit de plus en plus. «Enfin, dit-il, messieurs, que voulez-vous? c'est un pauvre tailleur qui a mal pris ses mesures.» Alors le président fut contraint de rire lui-même. Cependant, admirez le jugement de l'avocat: il faisoit rire à la vérité, mais c'étoit de sa partie. M. Talon, avocat-général, se leva et dit qu'il n'y avoit aucune difficulté; que, puisque le mari se contentoit, les autres n'avoient rien à dire; et que, pour la femme, on ne devoit point avoir égard à l'aveu qu'elle avoit fait, car les femmes ne sont comptées pour rien[467]; «et cela est si vrai, ajouta-t-il, que les rabbins disent, pour montrer qu'elles ne doivent point être considérées, qu'au jour du jugement les femmes ressusciteront dans le corps de leurs maris, et les filles dans le corps de leurs pères, et partant je conclus que les parties soient mises hors de cour et de procès.» Ces conclusions furent suivies.