Le bon homme d'Epernon avoit été un des plus fermes, mais il fut enfin contraint de boucquer, et vint à cheval à Montauban voir le cardinal. «Vous voyez, lui dit-il, ce pauvre vieillard.» Le cardinal lui en vouloit, parce que, durant le siége de la Rochelle, quelqu'un l'ayant trouvé avec un Bréviaire, il dit: «Il faut bien que nous fassions le métier des autres, puisque les autres font le nôtre.» Il appeloit son fils le cardinal valet. En revanche, il fit grand'peur au cardinal à Bordeaux, car il l'alla voir suivi de deux cents gentilshommes, et le cardinal étoit seul au lit. Le cardinal ne lui a jamais pardonné depuis. Ce bon homme dit plaisamment, quand le cardinal fut fait généralissime en Italie, que le Roi ne s'étoit conservé que la vertu de guérir les écrouelles; et quand M. d'Effiat fut fait maréchal de France, il lui dit: «Eh bien, monsieur d'Effiat, vous voilà maréchal de France. De mon temps on en faisoit peu, mais on les faisoit bons.»

Monsieur, par les cabales de la maison de Guise, du duc de Lorraine et de la Reine-mère, et principalement parce qu'on n'avoit pas tenu parole à Le Coigneux, son chancelier, et à Puy-Laurens, prit le parti de sortir de France. M. de Rambouillet avoit promis à Le Coigneux une charge de président à mortier, qu'il eut, et un chapeau de cardinal; et à Puy-Laurens un brevet de duc. On n'écrivoit point à Rome pour le chapeau; le brevet ne s'expédioit point. Ces deux hommes aigrissent leur maître, et le font partir. Puy-Laurens croyoit épouser madame de Phalsbourg ou sa fille, qui étoit veuve. Saint-Chaumont, qui faisoit le siége de Nancy, que M. de Phalsbourg défendoit, laisse échapper la princesse Marguerite à cheval, et fut disgracié pour cela. Depuis, elle épousa Monsieur en Flandre.

Le cardinal négocia si bien, qu'il fit revenir Monsieur. Il maria peu de temps après trois de ses parentes à M. de La Valette[520], à Puy-Laurens et au comte de Guiche.

Le cardinal fit en sorte que le Roi jeta les yeux sur La Folone, gentilhomme de Touraine, pour lui donner ordre, sans qu'il parût que le cardinal en sût rien, de se tenir auprès de Son Eminence, afin d'empêcher qu'on ne l'accablât, et qu'on ne lui parlât que lorsque l'on auroit quelque chose d'important à lui dire. C'étoit avant qu'il eût un maître de chambre et des gardes.

Ce La Folone étoit le plus beau mangeur de la cour. Quand les autres disoient: «Ah! qu'il feroit beau chasser aujourd'hui!—Ah! qu'il feroit beau se promener!—Ah! qu'il feroit beau jouer à la paume, danser! etc.,» lui disoit: «Ah! qu'il feroit beau manger aujourd'hui!» En sortant de table, ses grâces étoient: «Seigneur, fais-moi la grâce de bien digérer ce que j'ai mangé.»

Le cardinal ne pouvoit digérer qu'on lui reprochât qu'il n'étoit pas de bonne maison, et rien ne lui a tant tenu à l'esprit que cela. Les pièces qu'on imprimoit[521] à Bruxelles contre lui le chagrinoient terriblement. Il en eut un tel dépit, que cela ne contribua pas peu à déclarer la guerre à l'Espagne. Mais ce fut principalement pour se rendre nécessaire. L'année que les ennemis prirent Corbie, quoiqu'il y eût toujours une petite épargne de cinq cent mille écus chez Mauroy l'intendant, le cardinal étoit pourtant bien empêché. Le bon homme Bullion, surintendant des finances, l'alla voir: «Qu'avez-vous, monseigneur[522]? je vous trouve triste.» Il avoit un ton de vieillard un peu grondeur, mais ferme. «Hé, n'en ai-je pas assez de sujet? dit le cardinal, les Espagnols sont entrés, ils ont pris des villes; M. le comte de Soissons a été poussé en-deçà l'Oise, et nous n'avons plus d'armée.—Il en faut lever une autre, monseigneur.—Et avec quoi?—Avec quoi? je vous donnerai de quoi lever cinquante mille hommes et un million d'or en croupe» (ce sont ses termes). Le cardinal l'embrassa. Bullion avoit toujours six millions chez le trésorier de l'Epargne Fieubet, car c'étoit celui-là à qui il se fioit le plus. De là vient la prodigieuse fortune de Lambert[523], le commis du comptant de Fieubet, car il faisoit profiter cet argent; et tel à qui il prêtoit cinquante mille livres, quand il le pressoit de payer, comme il faisoit exprès, lui jetoit un sac de mille livres pour avoir répit. Le cardinal pourtant n'étoit guère bien informé des choses, puisqu'il ne savoit pas ce qu'on faisoit de l'argent, ni s'il y en avoit de réservé; mais c'est qu'il vouloit voler, et laissoit voler les autres.

En ce temps-là, il alla par Paris sans gardes; mais il avoit du fer à l'épreuve dans les mantelets et dans les cuirs du devant et du derrière de son carrosse, et toujours quelqu'un en la place des laquais. Il menoit toujours le maréchal de La Force avec lui, parce que le peuple l'aimoit. Le Roi alla à Chantilly, et envoya le maréchal de Châtillon pour faire rompre les ponts de l'Oise. Montatère, gentilhomme d'auprès de Liancourt, rencontre le maréchal, et lui dit: «Que ferons-nous donc, nous autres de delà la rivière? Il semble que vous nous abandonniez au pillage.—Envoyez, dit le maréchal, demander des gardes à M. Picolomini; je vous donnerai des lettres, il est de mes amis; nous en usâmes ainsi en Flandre après la bataille d'Anzin.» M. de Liancourt et M. d'Humières, ayant appris cela, se joignent à Montatère. Le maréchal écrit. Picolomini envoie trois gardes, et mande au maréchal que si c'eût été le maréchal de Brézé, il ne les auroit pas eus. Picolomini étoit homme d'ordre; car ayant logé chez un gentilhomme, il conserva jusqu'aux espaliers, et fit donner le fouet à un page qui y étoit entré par-dessus les murs. M. de Saint-Simon, chevalier de l'ordre, et capitaine de Chantilly, pour faire le bon valet, alla dire au Roi qu'il y avoit un garde à Montatère, que c'étoit un lieu fort haut, que de là on pouvoit découvrir quand le Roi ne seroit pas bien accompagné, et le venir enlever avec cinq cents chevaux, car il y avoit, disoit-il, des gués à la rivière. Voilà la frayeur qui saisit le Roi; il se met à pester contre Montatère, et dit qu'il vouloit que dans trois jours il eût la tête coupée, et que c'étoit lui qui avoit donné ce bel exemple aux autres. Montatère ne se montre point, quoique ce fût au maréchal de Châtillon qu'il s'en fallût prendre. Le Roi lui-même avoit donné lieu à la terreur qu'on avoit dans le pays, car il avoit fait démeubler Chantilly, qui a de bons fossés, et qui est en-deçà de la rivière. Cette colère dura deux jours, au bout desquels Sanguin, maître-d'hôtel ordinaire, servit au Roi des poires qu'il avoit eues de Montatère. Le Roi les trouva bonnes, et demanda d'où elles venoient. «Sire, lui dit-il en riant, si vous saviez d'où elles viennent, vous n'en voudriez peut-être plus manger; mangez, mangez, puis je vous le dirai.» Après il lui dit: «C'est cet homme contre qui vous pestiez tant hier qui me les a données pour vous les servir.» Il se mit à rire, et dit qu'il en vouloit avoir des greffes. Enfin M. d'Angoulême fit la paix de Montatère, à condition qu'il ne parleroit point. En effet, le Roi lui dit: «Montatère, je te pardonne, mais point d'éclaircissement,» et lui tourna le dos. Il eût bien mieux fait, ou le cardinal pour lui, de châtier ceux qui s'enfuirent si vilainement de Paris; car en ce temps-là le chemin d'Orléans étoit tout couvert des carrosses des gens qui croyoient n'être pas en sûreté à Paris. Barentin de Charonne en fut un. Il falloit en faire un exemple, et le condamner à une grosse amende, riche comme il étoit et sans enfants.

On a su du maréchal de La Meilleraye qu'un homme vêtu à l'espagnole vint demander à parler au cardinal de Richelieu tête à tête, et, après bien des allées et bien des venues, voyant qu'il s'obstinoit à parler sans témoins, on fut obligé de le fouiller. Il lui proposa, moyennant douze mille écus par mois, de lui faire savoir tout ce qui se passerait dans le conseil d'Espagne. Le cardinal accepta le parti, résolu de hasarder le premier mois; depuis il continua. On portoit l'argent dans un certain égoût vers Fontarabie où l'on trouvoit des relations de tout ce qui s'étoit passé. Je ne sais pas précisément quand cela a commencé et combien cela a duré.

Quand le duc Weimar vint[524] à Paris, le comte de Parabelle, assez sot homme, l'alla voir comme un autre, et fut si impertinent que de lui aller demander pourquoi il avoit donné la bataille de Nordlingen[525]. Le duc dit à l'oreille au maréchal de La Meilleraye: «Qui est ce fat de cordon bleu?» Le maréchal lui dit: C'est une espèce de fou, ne vous arrêtez pas à ce qu'il dit.—Pourquoi l'a-t-on donc fait cordon bleu?—Il n'étoit pas si extravagant en ce temps-là.»

Le cardinal, qui avoit alors besoin de la cour de Rome, envoya l'évêque de Chartres, Valançay, trouver un vieux docteur de Sorbonne nommé Filesac[526], et lui dit, de la part de Son Eminence, qu'on le prioit d'examiner telle et telle affaire, et de voir en quoi on pouvoit gratifier le pape. Ce bon homme lui répondit: «Monsieur, j'ai passé quatre-vingts ans pour examiner ce que vous me proposez: il me faut six mois, car je serai obligé de revoir six gros volumes de recueils que voilà!—Bien, dit le prélat, je reviendrai dans le temps que vous me marquez.» Ce terme échu, M. de Chartres retourne: le vieillard lui dit: «On a bien des incommodités à mon âge; je n'ai pu lire encore que la moitié de mes recueils.» Le prélat voulut gronder et l'intimider. «Voyez-vous, lui répondit-il, monsieur, je ne crains rien. Il n'y a pas plus loin de la Bastille au paradis que de la Sorbonne: vous faites un métier bien indigne de votre rang et de votre naissance; vous en devriez mourir de honte. Allez, et ne remettez jamais le pied dans ma chambre.» Un autre, nommé Richer[527], professeur du collége du cardinal Le Moine, fut plus tourmenté. On lui défendit de sortir de son collége; on le lui donna pour prison. Après, on l'obligea, dans la chambre du Père Joseph, chez le cardinal de Richelieu, de signer des choses qu'il ne vouloit point signer. On le vouloit ensuite renvoyer en carrosse, comme on l'avoit amené: il dit qu'il vouloit faire exercice, mais c'étoit qu'il vouloit entrer, comme il fit, chez le premier notaire, et il y signa des protestations contre la violence qu'on lui avoit faite.