Dans le dessein de faire un duché à Richelieu, il voulut avoir l'Isle-Bouchard, qui étoit à M. de La Trémouille; et, pour le faire donner dans le panneau, il envoya des mouchards, qui dirent que le cardinal en donneroit tant; c'étoit plus que cette terre ne valoit: le duc le crut. Le cardinal lui demande s'il la lui vouloit vendre. L'autre dit que oui, et qu'il lui en donnoit sa parole. «Et moi, dit le cardinal, je vous donne aussi la mienne de l'acheter: il faut donc voir, ajoute-t-il, combien elle sera estimée, car vous ne voudriez pas me survendre.—Ah! on m'avoit dit, répondit le duc, que vous en donneriez tout ce qu'on voudroit.» Cependant il fallut en passer par là. La forêt seule valoit les cent mille écus qu'il en donna. M. de La Trémouille a bien fait de plus fous marchés que celui-là. La Moussaye, son beau-frère, a tiré de la forêt de Quintin, qu'il lui vendit avec la terre de Quintin, les cinq cent mille francs qu'a coûté le tout. Il a donné une forêt avec le fonds pour moins que le bois ne vaut. Le cardinal échangea le domaine de Chinon avec le Roi; et, pour n'avoir pas une belle maison dans son voisinage, et qui ne pouvoit pas manquer d'être à un prince, puisqu'elle appartenoit à Mademoiselle, il obligea M. d'Orléans, comme tuteur, à faire l'échange de Champigny contre le Bois-le-Vicomte, et de raser le château. Il voulut aussi faire raser la sainte chapelle qui y est, et où sont les tombeaux de MM. de Montpensier. Pour cela, il avoit exposé au pape (car une sainte chapelle dépend directement du pape) qu'elle menaçoit ruine. Innocent X, alors dataire du cardinal Barberin, légat en France, fut délégué pour faire une descente sur les lieux. Il trouva que la chapelle étoit magnifique et en font bon état, et son rapport fut contraire au cardinal, qui n'osa faire une mine sous la chapelle, et dire que c'étoit le feu du ciel. Depuis, c'est ce qui est cause que Mademoiselle a voulu rentrer dans Champigny, comme nous dirons dans les Mémoires de la régence, et qu'elle y est rentrée. Regardez quelle foiblesse a cet homme, qui eût pu rendre illustre le lieu le plus obscur de France, de croire qu'un grand bâtiment ajouté à la maison de son père feroit beaucoup pour sa gloire, sans considérer, outre tous les embarras de ce domaine du Roi et de Champigny, que le lieu n'étoit ni beau ni sain; car avec tous les priviléges qu'il y a mis, on ne s'y habitue point. Il y a fait des fautes considérables (le principal corps-de-logis est trop petit et trop étroit), par la vision qu'il a eue de conserver une partie de la maison de son père, où l'on montre la chambre dans laquelle le cardinal est né, et cela pour faire voir que son père avoit une maison de pierres de taille, couverte d'ardoise, en un pays où les maisons des paysans sont de même. Il a encore affecté de laisser, au coin de son parterre, une église assez grande, à cause que ses ancêtres y sont enterrés. La cour est fort agréable et fort ornée de statues. Il n'y a rien de plus orné ni de plus embelli de tableaux que les dedans; mais du côté du jardin, la face du logis est ridicule. On y a fait venir des eaux jaillissantes en assez grande quantité. Les canaux sont de belle eau. C'est une petite rivière qui les fournit, et les fossés sont aussi pleins qu'ils sauroient l'être. Le parc et les jardins sont beaux. Dans le château ni dans la ville on ne sauroit faire une cave. On en a fait au bout du jardin[528]. La basse-cour est belle, la ville riante, car c'est une ville de cartes; l'église est fort agréable; les maisons de la ville sont toutes d'une même structure, et toutes de pierres de taille. Elles ont été bâties par ceux qui étoient dans les finances, dans les partis et dans la maison du cardinal. Il n'a pas eu la satisfaction de voir Richelieu; il avoit trop d'affaires à Paris; il s'est amusé à garder une chambre de l'hôtel de Rambouillet[529], et par cette fantaisie il a gâté son principal corps-de-logis[530]. Il a bâti à la ville et aux champs en avaricieux. Il faut dire aussi, comme il est vrai, que d'abord il n'a pas eu un si grand dessein, et que tout n'a été fait qu'à bâtons rompus. Pour avoir la place nécessaire, il voulut acheter la maison où pendoit l'enseigne des Trois-Pucelles. Au commencement, il y alla par la douceur, et Se mit à la raison; mais le bourgeois à qui elle appartenoit disoit sottement que c'étoit l'héritage de ses pères. Le cardinal s'irrita enfin, et le fit mettre, par une vengeance honteuse, à la taxe des aisés. Après, il eut sa maison comme il voulut. Il laissa mettre à cette taxe Barentin de Charonne[531], qui avoit été son hôte tant de fois dans sa maison de Charonne. Ce n'est pas qu'il le méritât bien, car il étoit fort riche, et lui avoit fait une sottise en criaillant pour un bout de chandelles qu'on avoit mis contre une muraille, qui noircit quelques meubles. Pensez que ce n'étoit point du consentement du cardinal, qui était fort propre, et qui ne gâtoit jamais rien. On n'a point vu de maison mieux tenue ni mieux réglée que la sienne. Barentin fut si sot qu'il en mourut d'affliction, tant il étoit vilain et intéressé. Pour qu'il en mourut d'affliction, tant il étoit vilain et intéressé. excuser le cardinal, on disoit que deux ou trois petits désordres comme cela qui étoient arrivés à Charonne, et le peu de civilité de ces gens-là, qui ne lui cédoient pas toute leur maison, quoiqu'elle ne fût pas trop grande, le dispensoient de les exempter de la taxe, et qu'il avoit peur qu'on ne criât contre lui d'épargner Barentin, quand des gens médiocrement aisés étoient taxés. Cependant cela ne sonna point bien dans le monde.

A Ruel, pour parler tout de suite de ses bâtiments, on ne trouvera pas non plus grand'chose, mais il tenoit à être près de Saint-Germain. Pour la Sorbonne, c'est sans doute une belle pièce, mais sa nièce ne fait point relever l'autel, quoiqu'elle y soit obligée, aussi bien qu'à faire faire son tombeau[532].

Le Père Caussin, jésuite, qui avoit eu la place du Père Arnoux, s'avisa de faire une cabale contre le cardinal avec La Fayette, fille de la Reine, dont le Roi étoit amoureux à sa mode. M. de Limoges, oncle de la demoiselle, y entroit aussi; et madame de Senecey, qui étoit sa bonne amie, en fut chassée, et La Fayette se fit religieuse. Voici comme cela se découvrit:

M. d'Angoulême, alors veuf (c'est le bâtard de Charles IX), étoit allé prier le cardinal de souffrir qu'une Ventadour, abbesse de...[533] en basse Normandie, à qui le cardinal avoit fait ôter son abbaye pour des libelles qu'elle avoit faits contre lui[534], pût être reçue dans quelque religion à Paris, afin qu'elle ne fût pas sur le pavé. Le cardinal le lui accorda. En s'en retournant, il fut aux Jésuites de la rue Saint-Antoine, où le Père Caussin lui dit que le Roi, touché de compassion pour son peuple, avoit résolu de chasser le cardinal de Richelieu; que c'étoit le plus scélérat des humains, et qu'il avait jeté les yeux sur lui pour le faire cardinal, et le mettre en la place de l'autre. Voyez l'homme de bien qu'il prenoit. Le bon homme, qui connoissoit bien le Roi, remercia le Père Caussin. Il part, et se met à rêver à ce qu'il avoit à faire. Il conclut de parler sur l'heure à M. de Chavigny. Chavigny l'embrasse, et lui dit: «Vous nous donnez la vie! il y a six mois qu'on ne peut deviner ce qu'a le Roi.»

Chavigny, sans attendre davantage, court vite à Ruel. Le lendemain M. d'Angoulême s'y rend, et ils vont tous ensemble trouver le Roi. Le cardinal, en riant, dit: «Sire, voyez ce méchant, ce perfide, ce scélérat; il faut mettre M. d'Angoulême en sa place.» Le Roi se mit à rire avec eux, mais du bout des dents, et dit: «Il y a quelque temps que je m'aperçois que le pauvre Père Caussin s'affoiblit.» M. le comte d'Alais[535] eut pour cela le gouvernement de Provence.

Un peu après cela, comme M. d'Angoulême couroit un daim avec le Roi dans le bois de Vincennes, le Roi lui dit: «Bon homme, voyez-vous ce donjon? il n'a pas tenu à M. le cardinal qu'on ne vous y ait mis.—Par le corps-dieu, Sire, dit le bon homme, je l'avois donc mérité, car il ne vous l'auroit pas conseillé autrement.»

Le Père Caussin est mort d'une bizarre manière[536]. Il se mêloit d'astrologie et trouva qu'il devoit mourir un certain jour; et ce jour-là, sans autre mal, il se met en son lit et meurt. La Reine-mère croyoit aussi très fort aux prédictions, et elle pensa enrager quand on l'assura que le cardinal prospéreroit et vivroit long-temps. La Reine-mère croyoit aussi que ces grosses mouches qui bourdonnent entendent ce qu'on dit et le vont redire, et quand elle en voyoit quelques-unes, elle ne disoit plus rien de secret.

Hocquincourt le père, grand-prévôt, ayant demandé à être chevalier de l'Ordre, le cardinal lui dit: «Vraiment, voilà une belle dignité!—C'est cependant cette dignité qui fait votre père chevalier.—Il n'en fut pas mieux à la cour pour cela.»

Le cabinet assurément donnoit de l'exercice au cardinal, aussi dépensoit-il fort en espions. Le Roi étoit foible et n'osoit rien faire de lui-même. Une fois on trouva qu'il avoit été bien hardi de donner un évêché. Ce fut celui du Mans, vacant par la mort d'un Lavardin. Le Roi le sut avant que le cardinal en eût eu avis, et dit à un de ses aumôniers nommé La Ferté qu'il le lui donnoit. La Ferté alla trouver le cardinal, et lui dit en tremblant que le Roi lui avoit donné l'évêché du Mans sans qu'il le lui eût demandé. «Oh! voire! dit le Cardinal, le Roi vous a donné l'évêché du Mans, il y a grande apparence à cela.» Ce garçon croyoit qu'on le lui ôteroit, et qu'on lui donneroit quelque petite chose en place. Mais le Roi dit au cardinal, la première fois qu'il le vit: «J'ai donné l'évêché du Mans à La Ferté.» Le cardinal, voyant cela, porta ce respect au Roi que de ne pas défaire ce qu'il avoit fait. La Ferté étoit fils d'un conseiller de Rouen, qui ne le put pas faire conseiller d'église dans son parlement, car il étoit cadet. A Paris, il trouva une charge d'aumônier pour vingt mille livres. Le père, quoiqu'assez mal intentionné pour lui, y consentit. Une sœur qu'il avoit à Paris le nourrissoit. Il se rendit fort assidu, et le Roi l'aimoit sans le témoigner.

La première conquête qu'on fit en Flandre, ce fut celle de Hesdin[537]. Le grand-maître de La Meilleraye commandoit une attaque, et Lambert l'autre; Lambert avoit un ingénieur qui avoit servi les États: cet homme fit les choses dans l'ordre et comme il falloit faire. Le grand-maître ne voulut pas avoir la patience. Il fit tuer bien des gens et avançoit moins que l'autre. Il envoie quérir cet ingénieur. «Combien me demandez-vous de jours?—Monsieur, ni plus ni moins qu'à l'autre attaque. Il faut tant de temps pour passer le fossé.» Il fallut, afin que le grand-maître eût l'honneur de la prise, et qu'on le fît maréchal de France sur la brèche, retarder l'attaque de Lambert[538]. Ce fut là que le grand-maître, dans une disette d'argent, proposa au cardinal de faire quatre autres intendants des finances à deux cent mille livres pièce. Le cardinal lui dit: «Monsieur le grand-maître, si on vous disoit: Vous avez un maître-d'hôtel qui vous vole, mais vous êtes trop grand seigneur pour n'être volé que par un homme, prenez-en encore quatre; le feriez-vous?» Une autre fois il lui dit, du temps que Laffemas faisoit la charge de lieutenant civil par commission, qu'il connoissoit un homme qui donneroit huit cent mille livres de cette charge. «Ne me le nommez pas, dit le cardinal, il faut que ce soit un voleur.»