LA PRÉSIDENTE AUBRY, SON MARI,
ORGEVAL ET SENAS.
La présidente Aubry étoit de bonne maison de Normandie; c'étoit une veuve bien faite, mais elle n'avoit rien quand le président Aubry l'épousa par amour: ce fut une madame d'Olus qui fit ce mariage. Cependant la présidente n'a pas laissé de se brouiller avec elle, comme avec les autres gens, car c'étoit une étrange tête. Au commencement, le bruit courut que le fils aîné de son mari en étoit amoureux; mais si cela a été, cela n'a guère duré. Elle a toujours vécu fort mal avec les enfants du premier lit. Elle devint beaucoup plus insupportable quand elle se vit du bien; car par la mort de madame de Vatan, sa parente, elle devint riche, et le président Aubry eut cette belle terre de Vatan, de vingt mille livres de rente, en Berry, en s'accommodant avec les créanciers.
Elle a eu quatre filles et deux fils; un d'eux étant mort, elle eut une grande querelle avec M. Aubry, conseiller d'Etat, frère aîné de son mari, pour un ais que ce bonhomme fit mettre dans leur chapelle pour se parer du vent. Je pense que cet ais empêchoit de voir la tombe de ce petit. Elle s'en met en colère, mène un menuisier, et fait ôter cette planche. Le bonhomme s'en plaint à son frère, qui dit qu'il ne savoit ce que c'étoit: on poursuit le menuisier; la présidente le défend. Ils en ont été brouillés jusqu'à la mort du bonhomme.
Elle disoit une fois qu'elle avoit vu la comédie des Deux Messies, pour les Deux Sosies[384].
Il y a quinze ou seize ans qu'elle se mit en quelque sorte sous la protection de Brancas, son parent. Un jour qu'elle l'avoit envoyé avertir qu'elle avoit besoin de son assistance, il s'y en alla avec quelques-uns de ses amis. Le secrétaire du président Aubry, qui gardoit la porte, ne voulut pas lui ouvrir: «Si tu n'ouvres, lui dit Brancas, nous sommes ici cinquante qui te donnerons chacun cent coups de bâton.—Comment, répondit cet homme froidement, cinq mille coups de bâton!» J'admire la présence d'esprit de cet homme, et il me semble qu'il falloit être le secrétaire d'un président des comptes pour faire ce calcul si prestement.
Un jour son mari étant allé dîner chez madame d'Orgeval, qui est du premier lit, il envoya un des gens de son gendre quérir de l'eau de sa fontaine; la présidente lui en refuse. D'Orgeval y envoya un porteur d'eau; cette folle lui fait donner les étrivières par son cocher: d'Orgeval obtint prise de corps contre ce cocher. Le président en colère veut envoyer sa femme à la campagne; elle dit qu'elle n'y iroit point si ce cocher ne la menoit. Cependant elle fait emporter secrètement ce qu'elle avoit de meilleur hors du logis. Enfin il lui fallut donner ce cocher. On s'aperçoit qu'elle avoit fait emporter des meubles du garde-meuble; on les cherche; on en trouve en divers lieux. Elle dit après que c'étoit de peur des voleurs en s'en allant à la campagne. Chanvalon fit la paix et la ramena à son mari. Elle promit d'être la meilleure femme du monde à l'avenir; mais elle ne tint pas autrement ce qu'elle avoit promis. Elle s'aperçoit qu'il y avoit une porte dans le cabinet de son mari, qui répondoit au logis de ses enfants du premier lit. Pensez qu'on l'avoit faite en son absence. Elle prend son temps, un jour qu'il étoit allé à Brevanes, à quatre lieues de Paris, avec son fils aîné, qui porte le nom de cette terre, et se met à faire murer cette porte. On en donne avis à Coursy, le deuxième fils, qui, en robe de chambre, va menacer les maçons et leur fait quitter leur besogne. Elle ne se rebute point pour cela, et, avec des pièces de bois et du plâtre, elle bouche elle-même cette porte du mieux qu'elle peut; quelques heures après elle y remet les maçons, et amène avec elle un homme qui étoit garde de la Reine, et qui avoit été à M. Aubry; pour elle, elle s'étoit armée; elle tenoit d'une main une escoupette[385], et de l'autre un pistolet. Coursy retourne à la charge, et, ayant fait rondache d'un ais, lui ôte ses armes sans beaucoup de peine. Le garde lui fait ses excuses, et dit qu'il étoit venu croyant que M. le président avoit affaire de lui. En ces entrefaites, le secrétaire part et va avertir son maître de ce désordre; la fille aînée de la présidente se tient sur la porte et dit au président: «Mon papa, Coursy a voulu tuer maman.» Le président entre; Trillepert, troisième fils, voulut lui conter l'histoire; cette enragée se met entre deux et dit qu'elle ne souffriroit point qu'il approchât de son père. Le président entre dans le cabinet qui avoit été le champ de bataille; elle se met sur la porte pour en défendre l'entrée à Trillepert. Lui, qui étoit las des extravagances de cette femme, lui dit: «Ne pensez pas vous jouer à me frapper comme vous avez fait quelquefois, car je ne le veux plus souffrir.» Nonobstant cette remontrance, elle lui donna un soufflet comme il vouloit entrer: ce garçon lui en donne un autre, dont il la jette à ses pieds; elle se relève, et trouvant sous sa main Brevanes, qui sortoit de maladie, elle lui donne un si fort soufflet, qu'elle le fait tomber sur l'escalier. Elle étoit grande et puissante. Elle les appelle fils de p...... Information de leur part pour réparation d'injures: le mari la relègue derechef à la campagne. Voilà ce que j'ai appris de plus remarquable.
On appeloit le président Aubry Robert le Diable. Je n'en sais pas bien la raison, si ce n'est qu'ayant nom Robert, et étant brusque, on lui ait donné ce surnom: vous voyez qu'il ne l'a pas trop été pour sa femme qui étoit plus diablesse qu'il n'étoit diable. Elle le méprisoit, de sorte qu'elle a p... plus d'une fois dans les bouillons qu'elle lui faisoit prendre.
Prévost-Biron, car il se disoit fils du maréchal de Biron, jouant un jour avec le président Aubry, qui étoit en caleçon de ratine, avec une barrette et des plumes (jugez de la sagesse de l'homme!) il vint un trésorier de France récipiendaire: le président le vouloit renvoyer. «Hé! dit Prévost, ce pauvre homme n'a peut-être pas de temps à perdre; par pitié, donnez-moi votre robe.» Il la lui donne, et va écouter. Prévost dit à cet homme: «Voyez-vous, dans votre harangue, ne vous amusez point à nous dire de belles choses, car nous sommes tous des ignorants.» Le président ne put se tenir, il sort sans songer comme il étoit fait, et dit au récipiendaire: «C'est moi qui suis le président Aubry, c'est un fou, ne vous amusez point à ce qu'il vous dit.»
Il disoit qu'il y avoit tel père qu'on pouvoit battre sans battre son père. C'étoit un extravagant: il épousa enfin sa servante, et alla demeurer à la dernière maison du faubourg Saint-Germain, où il vivoit comme un ermite.
On dit que les Aubry viennent d'un vinaigrier de la rue Montmartre, et cela leur fut une fois plaisamment reproché par un homme qui étoit de leurs parents contre lequel ils plaidoient: ils traitoient cet homme de haut en bas, et lui, en riant, dit en plein conseil: «Messieurs, MM. Aubry sont un peu aigres, et je ne m'en étonne pas; je me souviens d'avoir ouï dire à mon père qu'on disoit que leur père leur avoit donné plus de moutarde que de bouillie et plus de vinaigre que de lait.» C'est une espèce de proverbe.