D'Orgeval se nomme Luillier: il est de bonne famille; mais il le porte plus haut que les tours Notre-Dame: sa femme n'est guère moins fière que lui. Elle avoit une grande fille demi-géante, avec un visage d'un arpent, pas mal faite toutefois; à la vérité tout aussi orgueilleuse que sa mère. Elles se mirent dans la tête, il y a sept ou huit ans, d'avoir tout l'hiver les violons. La fille croyoit que celui à qui elle donneroit le bouquet[386] le lui rendroit toujours; cela n'alla pas ainsi, dont elles pensèrent enrager. Il y eut pourtant quelques assemblées de suite chez elles; elles firent honnêtement d'incivilités.
Madame de Pommereuil, leur amie, y voulant mener madame de Chauvry, envoya savoir de madame d'Orgeval si elle le trouverait bon. «Tout ce que madame de Pommereuil amènera, répondit-elle, sera toujours le bienvenu; mais ce n'est pas trop la coutume d'aller sans être priée.» Madame de Pommereuil n'y fut point.
Une dame bien faite étant allée au bal chez elles, madame d'Orgeval disoit: «Il faut trouver place pour madame, quoique je ne sache d'où elle me vient.» Une autre dansoit un peu trop à sa fantaisie, car elle ne vouloit point qu'on dansât autant que sa fille: «Madame, lui dit-elle, si vous ne faites cesser vos cabales, je ferai jouer les branles[387].»
La mi-carême ensuivant, madame de Pommereuil voulut faire une assemblée; les dames d'Orgeval le surent, et elles envoyèrent des billets partout un peu devant que la présidente ne fît convier; toutes les principales promirent: la Pommereuil n'eut que le rebut.
L'année d'après il y avoit bal trois fois la semaine chez elles: le mari s'amusoit à faire le maître des cérémonies. A tout bout de champ il livroit combat aux laquais qui vouloient entrer dans la salle. Un jour il en mit un tout en sang à coups de pommeau d'épée, et le traîna comme une victime au milieu de la salle. Il fit bien pis, car il fit faire une guérite, où, tantôt lui, tantôt son secrétaire, puis son valet-de-chambre, faisoient le guet tour-à-tour; et si les laquais vouloient faire quelque insolence, il faisoit tirer dessus. Le jour de mardi-gras, il donna un coup d'arquebuse dans la cuisse d'un laquais du marquis d'Aluye. Ce laquais étoit le plus sage de tous, et avec ses camarades entroit dans le carrosse de son maître. Le prince de Guemené, pour se divertir, fit accroire à d'Orgeval que ce laquais faisoit informer, et d'Orgeval en fit satisfaction au marquis.
Le prince de Guemené faisoit ce conte de d'Orgeval: «Je fus, disoit-il, pour voir M. d'Orgeval un matin, il y avoit eu bal le soir; je trouvai trois corps morts dans sa cour. «Y a-t-il eu bataille céans?» dis-je. L'autre, sans s'émouvoir, dit à ses gens: «Qu'on ôte ces corps.»
A ces bals sa fille s'éprit d'un beau danseur qui étoit aussi fort beau garçon; c'étoit un huguenot qu'on appeloit le marquis de Senas; il est de Provence; la mère en étoit aussi charmée. Il enleva la demoiselle, et madame d'Orgeval ne l'ignoroit pas: d'Orgeval fit bien le méchant. Au bout de quelques années, Senas ayant changé de religion, tout s'accommoda.
Une fois qu'il y avoit du désordre chez M. et madame d'Orgeval, on leur rompit un fort beau miroir; M. d'Orgeval cria à sa dame, devant toute l'assemblée: «Notre grand miroir est cassé; nous en avons pour cinq cents écus dans les fesses.»
GAUFFREDY[388].
Un jeune garçon de Provence, de la famille de ce prêtre, nommé Gauffredy, qu'on fit mourir pour sortiléges[389], étoit à Boulogne, où l'on dit qu'il servoit un médecin et suivoit sa mule. Je ne voudrois pas l'assurer; quoi que ce soit, il étoit en fort pauvre posture. Il fit connoissance avec l'Achillini[390], poète bolonois, car il avoit bien étudié. L'Achillini, à qui le duc de Parme[391] demanda un secrétaire pour la langue latine, lui envoya ce garçon: il avoit de l'esprit, écrivoit bien en latin, et a même fait un roman en cette langue. En peu de temps il empauma le duc, qui étoit un bon gros mâcheux. Après avoir mangé demi-cent de beccassines, sans le reste, il disoit: Poco è bono. C'étoit un écervelé: il sortit brusquement de son pays avec quatre mille teigneux contre le roi d'Espagne, après avoir pris pour devise une épée nue avec ces mots: J'en ai brûlé le fourreau[392].