« Il ne s’agit pas d’aimer tous les hommes : l’objet serait trop vaste pour un si faible cœur, et vous risqueriez de n’aimer aucun homme de la façon qui convient. Mais démettez-vous d’une partie de vous-mêmes en faveur d’une créature que vous verrez au-dessous de vous ; souffrez de la faim avec un chien affamé ; quand une femme vous déplaît et que vous lui plaisez, sacrifiez votre déplaisir pour lui procurer du plaisir ! La raison vous commande de renoncer au monde pour vous retirer en vous-mêmes ; mais le cœur vous ordonne de sortir de vous-mêmes pour prendre une part aux souffrances d’autrui. Il n’y a pas d’autre devoir, et il n’y a pas non plus d’autre joie.
« Un homme viendra au tribunal de mon Père, qui dira : J’ai souffert avec ceux qui souffraient ; je ne pouvais les voir souffrir sans en être ému. Et mon Père le fera asseoir à la table des justes. Un autre homme viendra qui dira : La bassesse des hommes m’a toujours éloigné d’eux ; mais, un jour, j’ai rencontré un enfant qui pleurait si fort que je l’ai secouru. Et, celui-là, mon Père le fera revêtir de la robe des anges. »
« Mais malheur à ceux qui, lorsqu’ils entendront se plaindre une créature, se demanderont si elle existe avant de la secourir ! Malheur à ceux qui, pour ne pas entendre la plainte des créatures, se réfugieront dans le rêve, où ils se croiront dieux ! A ceux-là je dirai : Rappelez-vous que vous êtes poussière, et que vous retournerez en poussière !
« Et, sous les mensonges de leur joie, leur supplice sera égal au tien, malheureux Satan, jadis mon frère, condamné à ne pas aimer pendant les siècles des siècles… Mais, maintenant, arrière de moi ! Il a été écrit que tu ne devais pas me tenter ! »
Jésus s’enfonça dans le désert. Pendant quarante jours et quarante nuits il jeûna. Plusieurs fois Satan le tenta encore, malgré sa défense. Mais l’Esprit était en lui, et jamais il n’eut plus de pensée que pour le salut des hommes.
Et, quand il sortit du désert, sa divinité se révéla au monde par le grand miracle, le Sermon sur la Montagne. Car aux saints aussi a été accordé de guérir les paralytiques, et de ressusciter les morts, et de nourrir cinq mille ventres avec cinq pains et deux poissons : mais un Dieu seul pouvait donner aux âmes, pour la durée des siècles, sous l’espèce de quelques petites phrases sans ordre ni style, un inépuisable aliment d’espérance et de consolation. Ce sermon fameux commençait ainsi : Heureux les pauvres d’esprit !
1892.
II
LES DISCIPLES D’EMMAÜS,
OU
LES ÉTAPES D’UNE CONVERSION
CONTE POUR LE JOUR DE PÂQUES