« Mon pauvre ami, ne descends point parmi les barbares ! Ta beauté est trop belle pour eux : ils sont capables de te tuer. Tes disciples ne te comprendront pas ; tes amis te mépriseront ; tu auras à subir le contact des savants !
« Tu as conçu le royal projet de réformer le monde. Mais c’est ici seulement que tu pourras le réformer à ton gré. Là-bas, quand tu auras disparu, la bonne semence que tu auras jetée en terre se trouvera produire une mauvaise herbe : car ce monde-là est mauvais par essence, comme toutes faussetés qu’on croit trop réelles, et tout se corrompt en y entrant. La lumière que tu es ne servira qu’à rendre plus noire l’universelle ténèbre. Ton nom peut-être sera glorieux, mais comme de vaines syllabes où les hommes attacheront un sens digne d’eux et non point de toi. Reste avec moi, délivre-toi de tes chaînes, sois dieu, mon divin ami ! Ferme tes oreilles à cette plainte de créatures qui n’existent pas !… »
Le solitaire allait poursuivre son discours ; mais tout à coup Jésus retira la main qu’il lui avait laissé prendre, se dressa debout devant lui, et, d’une voix qui parut un éclat de tonnerre aux habitants des vallées, il s’écria :
— Arrière, Satan ! Il est écrit que tu ne dois pas tenter le Seigneur ton Dieu !
IV
L’AMOUR
Les disciples lui dirent : « Qui donc peut être sauvé ? » — Et Jésus, les regardant, leur dit : « Quant aux hommes, cela est impossible : mais, quant à Dieu, toutes choses sont possibles. »
(Saint Matthieu, XIX, 25 et 26.)
Cependant la nuit était descendue sur le désert. Elle avait ramené la légère troupe des étoiles, qui maintenant adoucissaient d’une gaze argentée le bleu profond du ciel. Mais Jésus n’avait point d’yeux, ce soir-là, pour admirer leurs gentilles façons. Il s’était agenouillé ; il pleurait et priait. Enfin, il dit :
« Malheureux, j’aurais dû te reconnaître plus tôt ! Sous mille déguisements tu tenteras mon troupeau, pendant les siècles qui approchent ; mais celui que tu as pris aujourd’hui, c’est lui qui t’aidera à détacher de moi les âmes les mieux nées pour m’appartenir. Par le rêve tu auras plus de force sur elles que par les sens et la vanité.
« Mais je saurai déjouer tes ruses, et chacun pourra trouver dans mes parole une arme contre toi. A ceux que la réalité touche plus fort que le rêve, j’ouvrirai les portes du rêve ; je rappellerai au goût de la réalité ceux qui seront trop enclins à rêver. A ceux-là je dirai :
« Frères, votre raison vous affirme, en effet, que rien n’est réel en dehors de votre pensée. Mais qui vous prouve que votre raison ne vous trompe pas, qu’elle n’est pas en vous pour vous tromper ? Or, votre raison a toute chance de vous tromper : elle est, d’origine, un instrument de lutte et de défense ; sa première forme est la ruse, s’imposant à la force physique. Votre raison a toute chance de vous venir de Satan : mais c’est mon Père qui vous parle par la voix de votre cœur. Et votre cœur vous ordonne de compatir et d’aimer.