« Ainsi au fond de toutes les occupations humaines m’apparaissait le néant. Et cependant je persistais à vivre parmi les hommes. Je m’acharnais à chercher, dans le monde qui m’environnait, l’assouvissement de mes désirs. Et mes désirs restaient inassouvis, faute d’obtenir, à l’instant où ils le réclamaient, l’aliment qu’ils réclamaient. Il me semblait que j’étais assis devant une table couverte de mets, que j’avais faim, et que tous les mets de la table étaient empoisonnés. J’en étais venu à croire sérieusement que la vie était mauvaise en soi. Et la certitude de mourir achevait de me désespérer.
— Frère, dit Jésus, je connais ton mal !
— Apprends donc à connaître le remède, mon ami ! reprit le solitaire. Et, toi aussi, mon remède te guérira !
« J’étais un jour à Jérusalem, chez un ami. Le hasard avait mis entre mes mains la République de Platon : je dois te dire que Platon, au contraire des autres philosophes, m’avait toujours séduit par l’harmonieuse élégance de ses images et de son style. Je lisais donc, sans trop me soucier du sens des phrases, lorsque tout à coup je tombai sur un passage qui me fit tressaillir. Platon affirmait que ce que nous appelons notre âme individuelle n’est pas toute notre âme ; qu’il y a, derrière ce que nous croyons notre personne, une âme plus vaste, la Raison même, l’Idée seule existante ; en un mot que Dieu tout entier est au fond de notre âme. Je regardai le livre à un autre endroit. J’y vis que ce que nous prenions pour des objets réels n’était que des reflets, des ombres sur le mur d’une prison ; et que les vraies réalités étaient en nous, œuvres du divin pouvoir qu’était notre pensée : mais nous étions enchaînés par les chaînes de nos passions et de l’habitude acquise, de telle sorte qu’au lieu de contempler librement les réalités à leur source, nous croyions réelles ces ombres falotes qui s’agitaient devant nous.
« Je n’en lus pas davantage, ni ce jour-là ni les jours suivants : les livres avaient désormais fini d’exister pour moi. J’avais enfin aperçu la vraie lumière. Je comprenais comment le monde que j’avais cru réel n’était que l’œuvre de ma volonté. L’esprit ne sort jamais de lui-même : ce qu’il croit sentir au dehors de lui, c’est en lui qu’il le sent, c’est lui-même qui le produit. Et je me rappelais combien mes rêves, toujours, m’avaient apporté de jouissances, ou plutôt m’en auraient apporté si je ne m’étais persuadé que c’étaient de vains rêves, et qu’il y avait ailleurs des réalités.
« Oui, la seule mesure de la réalité des choses est l’intensité avec laquelle je les sens. Et si j’avais senti, jusque-là, le monde soi-disant réel avec plus d’intensité que le monde de mes rêves, j’y étais uniquement amené par une habitude grossière. Mon esprit est le créateur de tout ce qui existe ; et je l’avais dégradé jusqu’à le croire l’esclave des images qu’il créait.
« Et depuis ce jour-là, mon ami, je fus roi de la terre et du ciel. Je me retirai dans ce lieu, où l’ancien monde ne me trouble plus la vue. Je reste étendu ici le jour comme la nuit, mangeant des racines quand la faim me surprend. Mais c’est mon corps seul, c’est le reflet de mon corps qui est étendu ici. Je vis, moi, en toute région où je désire vivre. Je me nourris des mets qui me plaisent, au moment où ils me plaisent. Je m’entretiens avec des amis que je puis aimer. Les œuvres d’art les plus parfaites, c’est-à-dire les mieux adaptées à mon goût du moment, sortent de terre au premier signal de ma fantaisie. J’ai simplement renoncé à prendre pour seule réelle une infime partie de la réalité totale. J’ai brisé les chaînes qui retenaient mon âme dans la caverne des ombres.
« Tout à l’heure, mon ami, tout à l’heure, quand tu es venu, j’étais en Provence, au bord du noble Rhône, et je tenais dans mes bras la petite princesse blonde dont je t’ai parlé, naïvement moqueuse, avec les yeux relevés aux tempes. Jamais reine d’Orient ne s’orna des chatoyantes étoffes qui l’ornaient. Le parfum de son âme imprégnait toute mon âme. Et l’enfant m’avouait enfin qu’elle m’aimait : sa froideur n’avait été rien qu’un jeu pour me mieux conquérir. Elle était blonde, mon ami ; elle était brune aussi. Et le sourire de ses petits yeux répétait l’aveu de ses lèvres.
« Oui, vois-tu, je suis roi de la terre. Je suis dieu ! Je n’ai plus à craindre la mort. Le temps n’existe plus pour moi ; j’ai vu cette convention humaine disparaître avec les autres. Seul j’existe, j’existe maintenant et à jamais ; et, parce que j’ai connu des ombres qui se sont ensuite effacées, je serais fou de croire que je puisse mourir. L’être ne saurait devenir le néant.
« Mais de toutes les images que s’est plu à créer mon âme maîtresse du monde, mon ami, aucune n’est belle, odorante, et bonne, comme ton image. Je te contemple, en te parlant, et je me demande quel nouveau pouvoir m’est venu pour que j’aie pu enfanter un rêve si charmant. Donne-moi ta main, et reste toujours avec moi ! Je sens que tous mes rêves précédents vont me paraître mesquins et décolorés, comme la soi-disant réalité de jadis, si tu t’éloignes à présent de l’horizon de ma pensée.