« Quelques-uns m’engageaient à servir les Muses ; et le fait est que le service des Muses m’était doux. Toute mon âme avait soif de beauté. Phidias, Apelle, Théognis, Euripide, notre Virgile, me causaient des plaisirs que je n’ai pas oubliés. Mais bientôt j’en vins à me fatiguer même de ces plaisirs-là. J’y discernai une plus grosse part d’admiration que de vraie jouissance, et mon admiration me parut ne profiter à personne, ni aux artistes que j’admirais, ni à moi. Je me condamnais au mal de mer pendant des semaines et des mois pour aller revoir le Parthénon, le fronton d’Égine, ou les temples de Memphis ; et, en un quart d’heure, j’avais fini de pouvoir regarder ce que j’étais venu voir, et je me retrouvais en peine de tuer le temps. Dans les plus belles œuvres, aussi, toujours je sentais quelque chose qui n’était pas pour moi, et qui gâtait mon plaisir. La musique seule réussissait à me rendre heureux : mais c’est parce qu’aux émotions qu’elle me suggérait j’associais des images qui me venaient du dedans : c’était moi, et non pas elle, qui désaltérais mon âme de beauté.

« De créer moi-même une œuvre d’art, jamais je n’en ai eu le courage. L’effort qu’il y aurait fallu dépenser ne me paraissait pas en proportion avec le plaisir que j’en pourrais tirer. J’admettais qu’on produisît pour gagner de l’argent ; mais produire pour s’attirer de la gloire, ou pour faire plaisir aux autres hommes, cela me semblait pure folie. Je savais combien il entre dans la gloire de mauvais hasards, et que les plus glorieux ne jouissent jamais de leur gloire. Je me souciais moins encore de faire plaisir aux autres hommes. Je pensais qu’il serait ridicule d’offrir aux hommes autre chose que des chefs-d’œuvre, et ridicule de s’imaginer qu’on est capable de leur en offrir.

« Et puis je me disais que les hommes avaient assez de belles œuvres, déjà, pour leur faire plaisir. Si Hésiode et les autres poètes n’avaient pas existé, après Homère, Homère aurait suffi à satisfaire les besoins artistiques de l’humanité pendant les siècles des siècles. Ce n’est pas de créer des œuvres d’art nouvelles, mais de détruire quelques-unes de celles qui existent, qui me semblait la tâche d’un bon philanthrope : car, ainsi, les hommes pourraient mieux jouir des œuvres qu’on leur aurait laissées.

« Voilà pourquoi je n’ai rien produit : sans compter que mes conceptions les plus belles, dès que j’essayais de les exprimer, se décoloraient, s’éloignaient de moi, me devenaient étrangères.

« D’un seul plaisir je sentais que je ne me fatiguerais point : du plaisir d’aimer. J’étais né pour aimer. J’aurais tout sacrifié pour trouver une maîtresse ou un ami sur qui je pusse, à mon aise, déverser l’océan de tendresse qui coulait en moi.

« J’ai eu des amis. Je les ai choisis avec soin, j’ai tout fait pour les prendre tels que mon cœur les voulait, et de toutes mes forces j’ai travaillé à les aimer, J’ai vu que mes amis les plus intimes ne me comprenaient pas. Dans les plus tendres épanchements, c’est comme si nous avions, mes amis et moi, parlé chacun une langue différente. Et puis les uns m’aimaient plus que je ne les aimais, les autres moins : l’égale amitié dont j’avais besoin était décidément impossible.

« J’ai eu aussi des maîtresses. Je les ai choisies avec soin, j’ai tout fait pour les prendre telles que mon cœur les voulait, et, de toutes mes forces, j’ai travaillé à les aimer. L’une d’elles était petite, blonde avec des yeux relevés aux tempes et un sourire naïvement moqueur. C’était une jeune princesse ; le parfum de son âme se joignait, pour m’enivrer, au parfum de son corps. Une grâce surnaturelle animait tous ses gestes. Elle était fière et douce, les enfants lui tendaient les bras quand elle passait dans la rue. Elle me préférait à toutes choses au monde ; née pour me commander, elle n’avait de goût que pour m’obéir. Mais elle ne m’aimait pas ; son cœur, son cœur trop parfait de jeune princesse, était fermé à l’amour. Et, malgré que tout en elle me dût être une source de joie, jamais je n’ai souffert de rien comme de l’avoir connue.

« Une autre était grande et belle, et dès qu’elle m’aperçut elle m’aima. Je l’avais aimée aussi en l’apercevant ; mais, quand je vis qu’elle m’aimait, je la méprisai de s’être si aisément rendue. J’eus cependant à feindre que je l’aimais, pour me conserver son amour, que je craignais de perdre : si bien que je finis par la détester, pour cette feintise où elle m’obligeait.

« Je ne pouvais pardonner aux blondes de n’être point brunes. Aux plus parfaites manquaient des qualités dont l’absence en elles me désolait. Et d’elles toutes, de celles qui m’aimaient et de celles qui ne m’aimaient pas, aucune ne me comprenait et je ne comprenais aucune d’elles. Je ne pouvais me passer de leur compagnie ; mais, dès qu’elles étaient auprès de moi, je ne pensais plus qu’à les congédier.

« L’océan de tendresse continuait de couler en moi, et je ne trouvais ni un ami ni une maîtresse sur qui je pusse le déverser.