— Écoute, reprit Valerius, voici l’histoire de ma vie :

« Je suis né à Rome, mais je ne suis pas Romain. Mon père était roi de lointaines régions perdues là-bas vers le nord, au pays des Sarmates. C’est un pays où les âmes sont fortes et éprises de luttes, mais avec une étrange impuissance à se satisfaire des présents matériels de la vie. Elles ne sont pas, comme les âmes latines, attachées à la terre par les solides liens des désirs des sens, et les choses qui les entourent ne leur apparaissent pas avec le même degré de réalité.

« Mon père avait vingt ans lorsqu’il fut fait prisonnier, dans une bataille, et amené à Rome. Esclave, il se maria avec une esclave, une Athénienne, qui fut ma mère. Mais je n’ai connu, pour ainsi dire, ni mon père ni ma mère. J’ai été élevé par le maître à qui mes parents appartenaient, un vieux patricien illettré qui, par un étrange sentiment de haine ou de vengeance, exigea que l’on m’instruisît de tout ce qu’il est possible d’apprendre à un homme. Ainsi j’ai grandi parmi les professeurs. Les jeux de la géométrie et de la rhétorique ont été mes seuls jeux. De là vient que je puis m’entretenir avec toi dans ta langue, mon ami ; mais de là vient aussi, peut-être, mon aversion pour le savoir et pour tous ceux qui le détiennent.

« Quand mon maître eut enfin la joie de me voir le cerveau tout gonflé de science, comme une outre d’huile, il mourut, me laissant tous ses biens. Je me trouvai, à vingt ans, libre, noble (car il m’avait adopté), riche, et seul dans la vie. Je m’aperçus tout de suite que la journée avait beaucoup d’heures, et que mon seul souci, comme celui de tout homme, devait être de tuer le temps de la façon la moins déplaisante possible.

« Les jouissances matérielles eurent vite fait de me fatiguer. J’étais incapable de penser à ce que je mangeais, en mangeant ; ainsi manger n’a jamais eu aucun intérêt pour moi. Galoper sur un cheval, danser, tirer de l’arc, ces exercices me convenaient davantage ; mais, tout de même, jamais je n’y trouvais le plaisir que j’en attendais. Avant et après, je les jugeais pleins d’agrément ; mais, pendant que je m’y livrais, ou bien je pensais à autre chose, ou bien il me paraissait que décidément je n’étais pas en train ce jour-là. J’aimais les toilettes élégantes : encore ne m’offraient-elles pas, en plaisirs, l’équivalent de la peine qu’il m’y fallait prendre. Je désirais les beaux meubles et les statues des maîtres ; mais je cessais d’y faire attention dès que je les possédais. J’avais l’impression que les courtisanes vendent trop cher le plaisir qu’elles vendent, alors même qu’elles le donnent pour rien. Des amis m’engageaient à me réjouir de ce que j’étais riche : et moi je les soupçonne, aujourd’hui encore, de s’être moqués de moi. Je souhaitais bien d’avoir plus d’argent que je n’en avais ; j’imaginais que, avec plus d’argent, toutes choses m’auraient amusé dans la vie ; mais, l’argent que j’avais, je le jetais au hasard.

« Jaloux du bonheur des mendiants qui se chauffaient au soleil devant mon palais, j’ai mis mes biens en dépôt et je me suis fait mendiant, Pendant un an j’ai mené la vie d’un gueux, j’ai dormi sur le port, mangé des restes de pain sec. Pendant un an, ensuite, j’ai été maçon : du matin au soir je travaillais de mes mains. J’avais entendu des maçons chanter en travaillant, et j’étais allé chercher le plaisir où ils le trouvaient. C’est pendant ces deux années que j’ai appris à haïr, comme les pires des maux, le travail et la pauvreté.

« J’avais beau faire, je n’étais pas de ceux qui, comme on dit, s’amusent d’un rien. Et, de quelque côté que je me tournais en quête d’amusement, j’apercevais un rien. Au contact de leur objet, mes désirs, loin de se satisfaire, se dissolvaient : j’en voyais sortir, sur le moment, une souffrance, et, à l’instant d’après, de nouveaux désirs plus violents.

« Je détestais la science et tout ce qu’on apprend dans les livres. A supposer même que les prétendues vérités de la physique et de l’histoire fussent vraies, je ne comprenais pas de quelle utilité il pouvait être de les savoir. L’instruction qu’on m’avait donnée n’avait servi qu’à m’alourdir la tête : c’est comme si l’on avait déposé des tas de pierres, dans ma chambre, de telle sorte que je n’y eusse plus même une place pour me coucher. On me parlait bien d’un certain besoin de connaître, qui serait inné chez l’homme : mais c’était le même besoin qui poussait les vieilles femmes à écouter aux portes de leurs voisins, et je ne voyais aucun motif pour lui tant sacrifier. Et puis j’étais indigné du mensonge de toute science. Je me demandais où les savants avaient pris ce principe : que toutes choses ont des lois, et se passent toujours de la même façon. Je sentais au contraire que rien, dans le monde, ne se passait deux fois de la même façon : l’illusion du vulgaire sur ce point venait précisément de ce que la science, avec ses formules, avait vicié notre vision naturelle des choses. Je comparais le monde à un grand fleuve qui coulait sans qu’on sût d’où, nous emportant au hasard, et dont il n’était donné à personne de remonter le cours. Je ne parvenais pas, non plus, à comprendre pourquoi l’on s’était obstiné à me mettre dans la tête les faits de l’histoire et de la description des lieux, tandis qu’il aurait suffi d’attacher à ma ceinture deux petits rouleaux de papyrus où tout cela eût été marqué.

« La philosophie, non plus, ne m’amusait guère. Parménide disait que l’univers formait un corps unique, dont toutes choses n’étaient que des membres. Empédocle disait que l’univers était en évolution, se modifiant sans cesse du simple au complexe. Démocrite disait que l’univers n’était fait que d’atomes matériels, et que la pensée résultait des atomes du cerveau. Aristote disait que l’essence des êtres n’était pas en eux-mêmes, mais dans leurs rapports. Et je me demandais quel intérêt tous ces hommes avaient eu à dire tout cela. Quand ce qu’ils disaient eût été vrai, je me demandais pourquoi ils avaient perdu leur temps à le découvrir. Je préférais à leurs constructions les plus ingénieuses les vers des poètes, qui du moins étaient beaux et me plaisaient à entendre. Mais les sceptiques, surtout, m’exaspéraient. Puisqu’ils avouaient ne rien savoir, alors à quoi bon parler ?

« J’excusais, à la rigueur, l’effort des moralistes, qui s’efforçaient de m’indiquer où je trouverais le bonheur. Mais les uns me conseillaient de ne rien désirer, les autres d’agir, d’autres me recommandaient la recherche de la vérité, d’autres les jouissances matérielles. J’avais éprouvé toutes ces recettes : j’ai encore la bouche amère du dégoût que j’en avais rapporté.