Jésus avait rejoint la route. Il marchait le long du fleuve, pensif et triste. La plainte infinie des créatures résonnait toujours plus vive dans son âme ; elle l’oppressait comme un remords.
Mais si la tristesse était en lui, au dehors toute chose s’égayait, sur son passage. Les poissons sortaient de l’eau pour le voir ; les oiseaux volaient autour de lui, chantant ses louanges ; les oliviers agitaient doucement leurs feuilles au souffle de son haleine. Ses pas apportaient au monde la paix et le bonheur. Pour les petites filles qui le voyaient, son sourire était comme une poupée vêtue de soie ; les chats et les chiens léchaient le pan de son manteau. Au moment où il passait devant un péage, la femme du péager sortit de la maison et lui offrit une drachme. Jésus prit la drachme, car il prenait tout ce qu’on lui offrait ; et justement il aperçut un voleur qui guettait les voitures, au bord de la route. Il lui donna la drachme et continua son chemin. Et les laboureurs qui travaillaient aux champs se demandaient pourquoi leur poitrine leur avait tout d’un coup paru si légère, comme si tous les péchés de leur race venaient d’en être effacés.
Bientôt les montagnes grises se montrèrent, barrant l’horizon, désertes et nues. Jésus quitta la route, traversa une forêt de cèdres, gravit la pente escarpée, s’accrochant aux pierres. Il dominait maintenant la plaine de Juda. Il voyait à ses pieds la mer Morte et le Jourdain, et Bethléem, où il était né, et Jérusalem, où il devait mourir. Et bientôt il s’enfonça plus avant dans la solitude des montagnes. Toute trace de vie avait disparu. Le bruit des villages et des villes s’était tu ; on n’entendait plus même le chant des cigales. Jésus était à l’endroit où l’avait envoyé l’Esprit, afin qu’il y fortifiât son cœur dans la prière et le jeûne.
Mais voici qu’il aperçut, couché sur un lit de pierres et les jambes repliées, un personnage singulier qui le regardait. C’était un personnage vraiment singulier. Il paraissait jeune, mais l’emmêlement de ses longs cheveux noirs et de sa longue barbe rouge empêchait de reconnaître son âge. Sa face était ainsi couverte de poils, comme celle d’une bête ; on n’y distinguait rien qu’un grand nez mélancolique et deux énormes yeux verts où brillait, en permanence, un sourire mystérieux. Le manteau qui couvrait son corps était d’une étoffe précieuse, mais à présent ce n’était plus qu’une loque dont les mendiants n’eussent pas voulu. Et ce singulier personnage restait là, immobile, regardant Jésus avec son mystérieux sourire dans les yeux.
— Qui es-tu donc, mon frère, lui dit Jésus après un moment, et que fais-tu dans ces lieux où je suis venu pour jeûner et prier ?
L’homme se mit sur son séant, porta la main à son front. C’était comme s’il voulait répondre, et ne pouvait. Sans doute il avait perdu l’habitude de parler. Enfin il dit, répondant en hébreu avec un léger accent étranger :
— Je suis, s’il faut être quelqu’un, Valerius Slavus, chevalier romain ; et, dans ce désert où tu es venu pour prier et jeûner, je suis venu, moi, — depuis combien d’années ? je ne saurais le dire, — pour jouir de la vie et pour régner sur le monde. Mais toi, mon ami, quel est ton nom ? Jamais encore je n’ai vu d’aussi beaux yeux que les tiens, ni entendu une aussi douce musique que le son de ta voix.
Jésus lui dit son nom. Il lui raconta les prodiges qui avaient accompagné sa naissance, son heureuse jeunesse dans la maison du charpentier, comment ensuite la plainte infinie des créatures avait résonné en lui, et comment l’Esprit l’avait forcé à quitter sa mère et ses frères pour le salut de tous.
— Mon ami, répondit alors le solitaire, assieds-toi près de moi et donne-moi ta main, encore qu’en réalité je ne sois pas digne de dénouer la courroie de tes sandales. Je l’ai bien compris en te voyant, que tu étais d’une race princière, et que les jardins de la Sicile envieraient les délicates fleurs que tu portes en toi ! Vois-tu, l’étoile qui a conduit vers ton berceau les bergers ces villages, c’est elle encore qui vient de te conduire ici : car ce que tu cherches, je l’ai trouvé ; et tu es celui qui je puis dire les choses que personne, avant toi, ne m’avait paru digne d’entendre.
Il prit la main de Jésus. Le désert s’étendait autour d’eux, sous le bleu sombre du ciel.