32. Et ils se dirent l’un à l’autre : « Comme notre cœur brûlait en nous, sur la route, pendant qu’il nous parlait et nous éclaircissait les Saintes Écritures ! »
33. Puis, s’étant relevés, ils revinrent aussitôt à Jérusalem, où ils trouvèrent rassemblés les Onze, ainsi que ceux qui étaient avec eux.
(Évangile selon saint Luc, XXIV.)
I
LES PARABOLES
Si quelqu’un veut me suivre, qu’il renonce d’abord à soi-même !
(Saint Matthieu, XVI, 24.)
Sortis de Jérusalem au plus chaud de l’après-midi, les deux disciples marchaient tristement sur la route de Samarie. Tous deux allaient pieds nus, vêtus de pauvres manteaux rapiécés : ils portaient sur l’épaule leur besace vide, accrochée au bout d’un bâton. Leurs cheveux et leur barbe étaient si incultes, et leur visage si imprégné de poussière, qu’on les aurait pris pour de vieux vagabonds. C’étaient pourtant deux jeunes hommes : le grand, Cléophas, avait trente ans ; l’autre, le gros Siméon, à peine vingt-cinq. Et tristement ils s’entretenaient des fâcheuses suites qu’avaient eues pour eux la mort de Jésus.
Mais soudain tous deux s’arrêtèrent, effrayés. Un homme était là debout, appuyé sur son bâton, qui les regardait et paraissait les attendre. Oui, sans doute, il les attendait : car tout de suite il les salua, reprit sa besace qu’il avait posée à terre, s’avança vers eux, et fit mine de vouloir les accompagner.
Anxieusement ils l’examinèrent des pieds à la tête. Cléophas, ancien scribe de synagogue, se disait que ce devait être un émissaire du sanhédrin, qui le guettait pour le ramener à Jérusalem : on savait qu’il était le plus intelligent et le plus instruit, parmi les disciples du Nazaréen ; on avait résolu de s’emparer de lui. Siméon le cordonnier ne se faisait pas tant de raisons ; mais il devinait bien, au contraire, que c’était à lui qu’on en avait. Il se voyait perdu ; il maudissait Cléophas, qui avait causé tout son malheur en le forçant jadis à quitter Capernaüm, son pays, pour suivre Jésus en Judée. Et comme leur esprit était occupé à ces réflexions pendant qu’ils examinaient l’inconnu, celui-ci leur sembla un homme de méchante figure, mûr et trapu, avec un regard sournois.
Aussi ne répondirent-ils pas à son salut, ni aux questions qu’il leur adressa. Et bientôt, n’osant le congédier, ils se mirent à courir pour se délivrer de sa compagnie. Mais il courut avec eux. Il leur vantait la bienfaisante fraîcheur de cet air du soir qui descendait sur eux. Il les invitait à se réjouir de la pureté du ciel, où s’allumaient les premières étoiles. Sa voix était si douce que, plusieurs fois, ils se retournèrent tandis qu’il parlait, croyant entendre un chœur d’anges qui chantaient au loin, derrière eux. Et, le gros Siméon s’étant heurté contre une pierre, dans l’élan de sa course, l’étranger le retint par le bras, l’empêcha de tomber.
Depuis longtemps déjà ils marchaient, sans ralentir le pas, lorsque Siméon s’aperçut que les pieds de son nouveau compagnon étaient rouges de sang, qu’il tenait la main à son côté comme s’il y avait été blessé, et que sa besace semblait bien lourde, sur son épaule. Il pensa d’abord à se réjouir de sa découverte ; mais il eut beau faire, il souffrait de voir souffrir cet homme, pourtant son ennemi. Il marcha encore un moment, puis il prit la besace de l’étranger, la mit sur son épaule avec la sienne, au bout de son bâton.