Et ils continuèrent à se disputer. Et, à mesure qu’ils s’échauffaient davantage, chacun des deux apercevait plus clairement les motifs qui lui avaient valu, à lui seul, la faveur du choix divin.
Aux portes de la ville, le débat devenait si vif que Cléophas fut sur le point de se jeter sur son compagnon ; mais il le vit lui-même si furieux qu’il crut mieux faire de se tenir tranquille. Et ils marchèrent côte à côte, très vite, sans se dire un mot.
Et quand ils sortirent de l’assemblée des Onze, une heure après, ils se séparèrent sur le seuil, mortellement fâchés.
II
LES GRAINS PERDUS
D’autres grains tombèrent sur un sol pierreux, où ils n’avaient pas beaucoup de terre, et ils levèrent aussitôt, parce que la terre était peu profonde. Mais, le soleil ayant brillé, la plante, brûlée de ses feux et n’ayant pas de racines, sécha. D’autres grains tombèrent parmi les épines, et les épines crûrent et les étouffèrent.
(Saint Matthieu, XIII, 5, 6, 7 et 8.)
Trente ans s’étaient écoulés depuis la miraculeuse résurrection de Notre-Seigneur Jésus ; et déjà ses Apôtres avaient semé aux quatre coins du monde la divine semence qu’il avait laissée dans leurs mains.
Par une claire matinée de printemps, un mendiant s’avançait, tout inondé de sueur et traînant les pieds, sur le petit chemin qui mène d’Arad à Thamara, en Idumée, à travers les sèches collines du Désert de Juda. Le pauvre mendiant ! C’était l’âge, sans doute, qui avait voûté son dos, aplati son ventre, dégarni son crâne et sa bouche ; mais était-ce l’âge aussi qui avait rongé l’un de ses yeux et la moitié de son nez, et qui avait parsemé son visage de taches sanguinolentes, et qui avait tordu les os de ses petites jambes ? Rien n’était lamentable à voir, en tout cas, autant que cet ancien gros homme dégonflé et raccourci, qui clopinait sur la route en gémissant à chaque pas. Et le spectacle n’était pas non plus sans quelque chose de comique, qui valait à l’infortuné les rires et les huées de tous ceux qui le rencontraient. Car cette vivante ruine, tête nue et pieds nus, portait sur ses épaules un long manteau somptueux, mais trop lourd pour la saison, et sali, et plein de trous, sans compter qu’on y voyait, cousus par places dans le plus extravagant désordre, des bouts de méchants galons dorés et argentés qu’on aurait dits ramassés dans une ornière et piqués là, au hasard. Ces galons disparates, et deux bagues en métal grossier sur les doigts crasseux du mendiant, c’était cela qui tout de suite forçait à rire quand on l’apercevait : cela, et aussi la manière dont, à tout instant, il portait la main à ses reins, comme s’il venait d’être battu. Et puis enfin sa misère, dans l’ensemble, était de celles qui amusent : on sentait qu’il avait dû lui-même s’amuser beaucoup pour se l’attirer si complète.
Il marchait, inondé de sueur et traînant les pieds. Quand on riait sur son passage, d’abord il se fâchait, mais il finissait par sourire. Et l’on s’éloignait sans lui rien donner, car son pauvre sourire faisait peur.
Au bas d’une montée il s’arrêta, s’assit dans le fossé de la route. Et voici qu’il vit venir de son côté un grand vieillard si piteux et si drôle qu’il ne put s’empêcher d’en rire, comme on avait ri de lui-même. Celui-là appartenait à l’espèce des vieux maîtres d’école. Il avait un nez crochu, une barbe desséchée, un cou mince et long comme une tige de bambou. Il gardait ses deux yeux, mais si usés et si pleins de mite qu’il pouvait à peine les ouvrir. Une dizaine de cheveux gris, sans doute les seuls qui lui restaient, formaient une façon de clôture autour d’un vieux linge verdâtre qu’il s’était collé sur le haut du crâne. On devinait qu’il avait été destiné par la nature à être maigre, mais qu’une vie sédentaire l’avait boursouflé, jaunissant sa peau. Et le malheureux semblait atteint de quelque maladie singulière. Avez-vous jamais vu, dans une cour de collège, des élèves révoltés contre leur principal ? Ils refusent de lui obéir, gambadent quand il leur commande de rester en repos, courent à droite quand il leur dit à gauche. C’est tout à fait de cette manière que se comportaient les membres du vieillard. Ils semblaient révoltés contre lui. Sa tête se balançait à l’extrémité de son interminable col, capricieusement, avec des grâces indolentes. Ses bras se mouvaient suivant leur fantaisie, sans s’inquiéter des ordres qu’il leur donnait. Et ses jambes s’avançaient par des saccades soudaines, comme si leur ressort intérieur, à tout instant, se fût démis. Et tout cela, tout jusqu’à la guenille qui lui servait de manteau, tout cela était empreint d’une gravité solennelle : le témoin le plus grincheux en eût été déridé.