Ils se jetèrent à genoux pour l’adorer ; mais déjà il avait disparu.
Un moment ils restèrent immobiles, agenouillés sur le sol, la tête dans les mains. La douce musique de la voix résonnait maintenant tout en eux, parfumée d’encens. Leur âme était pénétrée de foi et de bonheur. Et, perdant le souvenir de leurs faiblesses passées, ils se dirent l’un à l’autre : « Frère, notre cœur ne brûlait-il pas dans notre poitrine, tandis qu’il nous parlait sur la route, occupé à nous expliquer les saintes Écritures ? »
Et aussitôt ils se relevèrent, sortirent de l’auberge, laissant leur bourse sur la table, se remirent en chemin pour rentrer à Jérusalem. La soif sacrée du martyre s’était emparée d’eux. Sous le vent froid de la nuit, ils allaient. Jamais ils n’arriveraient assez tôt pour confesser leur foi, convertir les infidèles, et périr sur la croix !
Ils songèrent pourtant, au bout d’un instant, qu’il leur faudrait d’abord réveiller les onze apôtres, et leur annoncer l’incroyable rencontre. Car eux seuls avaient eu la preuve du miracle : c’est à eux les premiers que Jésus s’était montré : c’est eux qu’il avait choisis pour révéler au monde sa résurrection !
Cette idée leur vint en même temps à tous deux. Oui, c’est eux que le Seigneur avait choisis, eux seuls, parmi la troupe des disciples ! Aux femmes il avait fait voir son sépulcre vide, et les anges qui le gardaient : mais à eux seuls il s’était fait voir lui-même ! Et, à mesure qu’ils y pensaient davantage, ils se sentaient remplis d’une reconnaissance plus vive pour cette faveur de leur maître.
Et, à mesure qu’ils y pensaient davantage encore, l’orgueil s’installait dans leur cœur à côté de la reconnaissance. Eux, eux seuls, c’est eux qu’il avait choisis ! De telle sorte qu’au détour du chemin, à l’endroit même où ils avaient tout à l’heure rencontré l’inconnu, tous deux furent illuminés d’une certitude commune : ils comprirent qu’ils étaient désormais les deux élus d’entre les élus, les mandataires suprêmes de Jésus. Pourquoi leur serait-il apparu comme il l’avait fait, s’il ne les avait pas tenus pour les premiers de ses disciples ? Pourquoi, tandis qu’il laissait les Onze se morfondre dans le doute et le chagrin, pourquoi aurait-il pris la peine de les attendre au bord de la route, et de s’attarder si longtemps en leur société ?
— Ah ! frère, dit enfin Cléophas, je me sens indigne de ce choix ! Quand je pense que le Seigneur m’a préféré à Pierre, qui se croyait déjà le chef de l’Église, à Jean qui se vantait d’être l’élève bien-aimé ! Je connaissais mieux, certainement, la loi et les prophètes ; j’étais plus sage et plus érudit. Mais avec tout cela je ne voyais en moi que le plus humble des pécheurs. Et voilà qu’il m’a choisi ! Te rappelles-tu de quels yeux pleins d’une tendre tristesse il m’a regardé tandis qu’il rompait le pain ?
— Il ne t’a pas regardé plus que moi ! — répartit Siméon, tris piqué. — Ah ! vraiment, c’est trop de vanité ! Mais rappelle-toi donc plutôt comment tu l’as traité lorsqu’il nous a rejoints sur la route : tu lui as adressé de dures paroles, tu t’es mis à courir pour l’empêcher de te suivre ! Il n’y a que moi qui aie eu pitié de lui. J’ai pris sa besace quand je l’ai vu fatigué ; c’est moi qui l’ai décidé à entrer dans l’auberge. Et, quand j’ai failli faire un faux pas, ne m’a-t-il pas retenu ?
— Malheureux ! cria Cléophas, mais tu es fou ! Sais-tu seulement lire et écrire ? Que sais-tu ? Mais on te rirait au nez, si tu osais dire que c’est toi que Jésus a choisi ! Malheureux ! tu ne comprends donc pas que c’est par charité que nous te gardions parmi nous ? Es-tu capable seulement de réciter la série des rois de Juda !
— Laisse-moi en paix avec tes railleries, pédant de synagogue ! répondit Siméon. J’ai bien vu, aujourd’hui encore, que le Seigneur s’adressait aux ignorants tels que moi, et non pas aux scribes de ta sorte. Les scribes, il les détestait. « Race de vipères ! » disait-il. Ah ! jamais il n’a si bien dit !