Un savant homme vivait à Jérusalem, sous le roi David. Pour se consacrer tout entier à l’étude, il avait refusé de se marier, il avait renoncé à un emploi dans le temple, qui lui rapportait honneurs et profits. Il ne pensait ni à boire ni à manger. Du matin au soir, il étudiait. Il était très vieux, mais il étudiait toujours. Ses voisins, le voyant détaché du monde, le vénéraient comme un saint, et de tout le royaume les docteurs venaient à lui pour le consulter.
Or il entendit dans son sommeil une voix qui lui disait : « Si tu ne deviens pas encore plus savant que tu n’es, tu n’entreras pas au royaume des cieux ! »
Alors il se rappela qu’un savant homme vivait en Égypte, qui avait la réputation de savoir toutes choses. Et il se mit en route pour le consulter.
Il rencontra sur son chemin un chien qui criait : une épine lui était entrée dans la patte, et il ne parvenait pas à l’enlever. Mais le savant homme était si pressé d’arriver au but de son voyage qu’à peine il entendit les cris de ce chien. Et il poursuivit sa route, et le sage d’Égypte lui apprit tout ce qu’il savait.
Et voici que, dans la nuit de son retour à Jérusalem, il fut saisi d’une fièvre : et il sut qu’il allait mourir, car il connaissait les noms et les caractères de toutes les maladies. Et voici que de nouveau il entendit la voix, et la voix lui dit : « Tu n’entreras pas au royaume des cieux, puisque tu n’as pas réussi à devenir plus savant que tu n’étais ! »
Et il mourut, et il n’entra pas au royaume des cieux : car il y a beaucoup d’appelés, mais peu d’élus.
La voix de l’étranger était si douce, pendant qu’il parlait, qu’elle semblait aux deux voyageurs une musique d’anges maintenant toute proche, flottant parfumée d’encens, autour d’eux. Leurs yeux étaient remplis de tendres lumières, leurs poitrines haletaient et leurs jambes tremblaient. Le jeune domestique lui-même n’avait pu rester indifférent à la surnaturelle douceur de cette voix. Il avait laissé sur la table le poisson à moitié servi, et s’était adossé au mur, les yeux fixés sur les yeux de l’étranger.
Et l’étranger leur dit une seconde parabole :
Un mendiant vivait à Jérusalem, sous le roi David. C’était le dernier des mendiants. Il était bossu et boiteux des deux jambes, et les passants crachaient sur lui, dans la rue, pour se divertir.
Or un jour il vint aux portes du palais d’un prince, dont la femme était la plus belle femme du royaume. Et il dit aux domestiques qu’il était venu pour donner un baiser à la femme du prince. Et les domestiques le chassèrent à coups de bâton, et leurs enfants crachèrent sur lui, et leurs chiens le mordirent aux jambes.
Mais le mendiant s’assit devant la porte du palais. Et bientôt il vit s’approcher des seigneurs amis de la maison, et il leur dit qu’il était venu pour donner un baiser à la femme du prince. Et les seigneurs le plaisantèrent sur sa laideur et sa bêtise, après quoi ils lui jetèrent une aumône et entrèrent dans le palais.
Mais le mendiant resta assis devant la porte. Et bientôt il vit s’approcher le prince lui-même. Et il lui dit qu’il était venu pour donner un baiser à la princesse, sa femme. Et le prince, touché de sa misère, lui parla doucement : « Ami, quelle folie t’a germé dans la tête ? Ne sais-tu pas que la loi nous défend de lever les yeux sur la femme de notre prochain ? Tiens, voici tout l’argent de ma bourse : prends-le, et amuse-toi suivant ton plaisir ! »
Mais le mendiant refusa l’argent et dit au prince : « Jamais je n’ai vu une femme si belle. Je suis un pauvre homme, je n’ai besoin d’aucun plaisir. Seuls les yeux de la princesse me brûlent le cœur, depuis que je l’ai vue, comme des charbons enflammés, et je vais mourir si je ne lui donne pas un baiser. »
Et le prince lui répondit : « Ami, tu auras donc ce que tu désires. Et que Dieu te juge, si tu agis contre sa loi ! » Et il alla prendre par la main sa jeune femme, qui était plus parée et plus belle que les fleurs des bois ; et il l’amena au mendiant pour qu’il lui donnât un baiser. Et il y eut grande joie dans le ciel : car beaucoup sont appelés, mais peu sont élus. Que celui qui a des oreilles, entende !
L’étranger se tut. Les deux voyageurs se tinrent quelque temps encore près du feu, puis, quand le domestique fut sorti, ils reprirent leur place devant la table. Ils se sentaient inondés d’un bien-être délicieux, et l’odeur du poisson avait réveillé leur faim.
Mais, au moment où ils se remettaient à manger, un soupir leur fit dresser la tête. Et ils virent que l’étranger s’était affaissé sur son siège, exsangue, la bouche entr’ouverte. Ils virent que ses pieds saignaient, aussi son flanc, percé comme d’un coup de flèche. Alors ils se dirent que, pendant qu’ils s’enchantaient à l’écouter, il rendait, lui, ses dernières forces ; et une angoisse les saisit.
Ils ne pensèrent plus à leur faim, ni au vide de leur bourse, ni à rien d’autre qu’à la misère de ce malheureux. Cléophas courut vers lui pour le ranimer, Siméon commanda pour lui une ration de vin, et lui offrit son pain. L’étranger revint à lui : il prit le pain que lui tendait Siméon et le rompit, sous leurs regards pleins de pitié.
Et, comme c’était la première fois que les deux disciples regardaient leur compagnon de route en pensant à lui et non pas à eux-mêmes, pour la première fois ils le virent tel qu’il était.
Et ils découvrirent alors que leur compagnon de route était Jésus, leur divin Seigneur, ressuscité du tombeau.