« Ah ! frère, Jésus m’a puni ! J’avais douté de lui sur le chemin d’Emmaüs, et il m’a fait expier mon péché. Car ces discours qu’il a tenus devant nous, dans l’auberge, eh ! bien, je vois maintenant qu’ils étaient destinés à ma perdition !
« C’est d’eux que m’est venu tout mon malheur.
« Tu te rappelles, n’est-ce pas, qu’il nous a dit, ce soir-là, deux paraboles ? La première, pour être franc, je ne l’ai guère comprise ; mais tout de suite, au contraire, j’ai compris la seconde, celle du mendiant qui avait donné un baiser à la femme du prince. Celle-là était assez claire : elle signifiait que toutes les vieilles défenses de la Loi étaient abolies, et que la seule loi, pour nous, devait être désormais de chercher notre plaisir. C’est, du reste, un enseignement que, depuis longtemps déjà, il m’avait semblé lire dans ses paroles. Tu te souviens ? Il nous dispensait des prières et des jeûnes, il pardonnait leurs péchés aux pires pêcheurs, il prenait sous sa protection les femmes adultères. Aussi ai-je deviné sur-le-champ le sens de sa parabole d’Emmaüs. Hélas ! je l’ai trop bien deviné.
« Et je me suis promis de m’affranchir de toute contrainte, à l’avenir, pour ne chercher d’autre but dans la vie que mon plaisir personnel. Rien de plus raisonnable, d’ailleurs, et de plus conforme à ma nature. J’avais des désirs, et quand je ne pouvais les satisfaire je souffrais, et quand je pouvais les satisfaire j’étais heureux. Le mendiant avait désiré donner un baiser à la femme du prince, et Jésus l’avait approuvé. Je résolus donc de consacrer mon temps à désirer toutes choses, et à satisfaire tous mes désirs.
« Mais je vis alors que tous mes désirs étaient subordonnés au désir d’être riche. Sans argent, impossible de rien avoir d’un peu agréable. Et, comme je songeais aux moyens de m’enrichir, un publicain de Jéricho, nommé Lévi, m’enseigna un moyen rapide et sûr dont lui-même tirait profit. Installé à Athènes, il avait demandé aux Athéniens de lui confier de grosses sommes d’argent, qu’il promettait d’employer à faire creuser un canal de la Mer Morte à la Grande Mer. Les bénéfices, disait-il, ne pouvaient manquer d’affluer ; ils seraient répartis entre les souscripteurs. Il avait ainsi obtenu de grosses sommes, qu’il avait employées, non pas à faire creuser un canal, mais à se construire une maison et à donner de belles fêtes. « Libre à toi, ajoutait-il, d’essayer le même moyen dans une autre ville ! » Et son idée me plut fort. Je lui demandai, cependant, si le moyen qu’il me proposait n’était pas quelque chose comme un vol. « Pas du tout, me répondit-il, car depuis vingt ans je le pratique, et chacun le sait à Athènes, ce qui n’empêche personne de me respecter. Et puis, comment serait-il question de vol quand les gens confient leur argent de plein gré, et quand les sommes sont si fortes ? »
« Rassuré par cette réponse, je m’en fus à Rome, et je suivis le conseil de Lévi. Je recueillis des sommes destinées, disais-je, à ouvrir et à exploiter des mines d’argent à Capernaüm. Cinq ans je vécus caché dans un misérable taudis du faubourg, vivant d’ordures, tout occupé seulement à ramasser de l’argent. Puis, au bout de ces cinq ans, je rachetai le palais d’un patricien endetté ; et je fis savoir que les mines de Capernaüm, en attendant qu’elles enrichissent tous mes souscripteurs, avaient déjà prospéré suffisamment pour m’enrichir moi-même. J’avais atteint mon but : je possédais plus de trésors que n’en posséda jamais le roi Salomon. Il ne me restait plus qu’à me créer des désirs, pour les satisfaire à mon gré.
« Mon seul vrai désir, vois-tu, le désir dominant de toute ma vie, c’était de bien manger. Ah ! le copieux repas que je me promettais pour mon premier jour de fortune ! Malheureusement, la vie de privations que j’avais menée dans les faubourgs m’avait endommagé l’estomac, de sorte que, ce fameux jour-là, précisément, il me fut impossible de rien avaler. J’avais ainsi usé mon corps en toute façon, pendant ces cinq ans ; et quand je voulus jouir enfin de ma jeunesse, à trente ans, je me trouvai plus vieux que ne l’était mon père à cinquante. Mais enfin je pouvais goûter aux mets les plus rares, et je n’y ai pas manqué. J’ai mangé des mélanges de viandes dont l’empereur Claude lui-même ne connaissait pas la recette : tous les jours mes cuisiniers m’en offraient de nouveaux, qu’ils inventaient pour moi. Et, ma foi ! je sens que j’aurais fini par y prendre plaisir. Je regrettais bien un peu que ma condition m’interdît de me faire servir, à la place de ces combinaisons précieuses, un bon plat de poisson salé avec des olives ; mais enfin, tu sais, on s’habitue à tout ! C’est mon estomac qui décidément s’est fâché. Était-ce l’effet de mes cinq années de privations ? Était-ce la présence, dans ces mets trop raffinés, de quelque élément indigeste ? Était-ce leur variété même et leur incessante nouveauté ? Je ne puis le dire. Mais il est sûr que, depuis vingt ans, il m’est impossible de rien manger. A peine si je me souviens encore de ce que c’est d’avoir de l’appétit. Le lait même, les œufs, rien ne me dit plus. Et figure-toi que, avec tout cela, un désir de mets nouveaux m’est venu, qui ne veut plus me quitter ! J’y pense sans cesse. J’ai toujours l’idée qu’on est en train de combiner quelque sauce qui, enfin, me ferait plaisir à goûter.
« Un autre de mes soins, quand je fus riche, fut de me commander de nombreux vêtements. Je pensais que rien n’était amusant comme de se sentir élégamment habillé. Je le pense encore : ne le penses-tu pas aussi ? Mais, — je ne vois pas trop comment t’expliquer cela, — jamais je n’ai pu me procurer le vêtement qu’il m’aurait fallu. Dès que je mettais une toge, j’en désirais une autre. Et si tu savais ce que j’ai eu d’ennuis avec mes tailleurs ! Toujours des modes nouvelles, ou bien un galon dont la couleur était mal assortie, ou des comptes trop chargés, et alors des chicanes à l’infini. Et les coquins se moquaient de moi, par-dessus le marché ! Tout le monde se moquait de moi ! Des toges qui coûtaient plus cher que chez nous des maisons ! Je te le dis, c’est Jésus qui m’a puni ! Car, enfin, il n’y a pas de plus vif plaisir que de porter de belles toges et de vivre dans le luxe, n’est-ce pas ? Je ne le sentais pas autrefois, à Capernaüm, mais maintenant, je le sens bien ! Que vais-je devenir, Cléophas mon frère, maintenant que je sens tout cela, et que je ne puis même plus trouver assez de vieux galons dans les fossés des routes pour garnir en entier le bas de ce vieux manteau ! »
Après s’être arrêté un moment pour sangloter et gémir, et pour se frotter les reins, Siméon reprit son récit :
« Les riches Romains achetaient des peintures et des statues : j’en ai acheté aussi. De cela je ne te parle pas comme d’un vrai plaisir : car mon intendant m’obligeait à acheter des œuvres où je ne voyais rien, et, celles qui m’auraient plu, il me défendait même de les regarder, comme étant d’un goût trop vulgaire. Mais quels tracas je me suis donnés pour former une collection ! J’ai acheté au poids de l’or une statue que chacun déclarait admirable : et, peu de temps après que je l’ai achetée, chacun l’a déclarée vilaine, et même ridicule. Ce n’est pas que la statue eût changé ; mais il paraît qu’elle avait été d’abord d’un certain Phidias, et qu’ensuite elle n’était plus de lui. Une fatalité, je te dis, une punition de Jésus ! Les autres sont si heureux de posséder des collections ! Ils en parlent avec tant d’orgueil et de joie ! Ah ! si je pouvais recommencer à me former une collection !