« Et si je pouvais recommencer à donner des fêtes, Cléophas ! Il n’y a pas de plus parfait bonheur. Hélas ! je n’ai pas su en jouir ! J’ai donné des fêtes dont l’apprêt m’a causé des mois de fatigue, et qui m’ont coûté des sommes incroyables. On est venu en foule dans mon palais, on a mangé et bu, et moi je suis resté debout, entre deux portes, sans pouvoir me reposer un moment. J’ai voulu au moins savourer la gloire mondaine que je croyais m’être acquise. J’ai écouté ce que l’on disait de moi : mes invités se racontaient l’histoire de ma fortune ; on raillait le mauvais goût de mon ameublement. On me méprisait et on se moquait de moi !

« Vois-tu, c’est la malédiction de Jésus qui pesait sur moi ! J’étais riche, et tout le plaisir de ma richesse allait aux autres, par-dessus ma tête. C’étaient les autres qui dégustaient les inventions de mes cuisiniers, qui regardaient mes statues, qui s’amusaient à mes bals. Et, au lieu de me remercier, ils me méprisaient et se moquaient de moi !


« J’ai désiré me marier. J’ai demandé la main de la plus belle et de la plus élégante parmi les jeunes filles des patriciens ; et tout de suite je l’ai obtenue, ce qui m’a valu une infinité de haines et de jalousies. Eh ! bien, il en a été de ma femme comme du reste : ce sont les autres qui en ont profité. Avec les autres elle était douce, spirituelle, gracieuse, belle tous les jours d’une beauté différente ; mais, à moi, elle me faisait voir qu’elle m’avait épousé parce que j’étais riche. Et jamais je n’oserais te dire comment elle me traitait.

« Elle est morte, heureusement ; et je me suis marié avec une jeune fille que j’avais découverte dans un village de Sicile. Celle-là ignorait le monde, elle me devait tout, je fus certain qu’elle allait m’aimer. Hélas ! la malédiction de Jésus pesait sur moi ! Car, pendant les premières semaines, l’enfant parut en effet, disposée à m’aimer ; mais, dès qu’elle vint à Rome, et qu’elle me vit si riche, et qu’elle vit les jeunes Romains si empressés auprès d’elle… mon pauvre ami, elle fut pire mille fois que ma première femme !

« Si bien que je finis par renoncer aux plaisirs du mariage. Je pouvais, avec mon argent, m’offrir les plaisirs de l’amour : ceux-là sont assurés, rapides, et ne trompent jamais. J’ai même trouvé une jeune Juive de Gabaon, une pure vierge, qui du premier coup s’est éprise de moi. Ah ! Cléophas, si tu l’avais vue ! Elle se suspendait à moi comme une chatte, elle me donnait des noms d’oiseaux, elle me demandait toute sorte de bijoux pour se faire plus belle et pour me plaire mieux. Elle embrassait mes valets pour les encourager à me bien servir. Hélas ! elle avait dans le sang je ne sais quoi de vicié, et je l’ai eu d’elle. Regarde mon nez et mes yeux, regarde ces taches sur mon front : ce sont les souvenirs qu’elle m’a laissés ! Et puis, impossible désormais de profiter de sa tendresse ! Elle était si gentille, si innocente, si câline ! Ah ! si seulement je pouvais la revoir ! Je l’appelle jour et nuit, du fond de mon cœur. Qu’est-ce que la vie, loin d’elle ? Cléophas, Cléophas mon frère, rends-la-moi ! »

Il parut à Cléophas que son vieil ami était devenu fou. Il s’était étalé à plat ventre dans le sentier brûlant ; il pleurait, et battait le sol de son crâne. Enfin, il reprit ses sens :

« Frère, dit-il, Jésus m’a puni. Trente ans j’ai cherché le plaisir, et mes recherches n’ont abouti qu’à m’accabler de misère. J’ai pourtant fini, il y a six mois, par découvrir la véritable source du bonheur. Puisque je possédais beaucoup d’argent, je n’avais qu’à songer à cela, et à m’en réjouir. J’amassai des monceaux d’or dans une salle de mon palais : je les contemplais, je les pesais, je les rangeais d’une caisse dans une autre. Encore un peu d’habitude, et je sentais que la vue de cet or allait me paraître délicieuse.

« Mais voici que mon palais fut envahi par des inconnus qui se jetèrent sur tous mes trésors, enlevant, par-dessus le marché, les manteaux de ma garde-robe, et mes meubles, et jusqu’à cette statue qui, cependant, avait cessé d’être belle. Oui, ces misérables m’ont tout pris. Si encore c’étaient les mêmes personnes qui, jadis, m’avaient confié leur argent pour les mines de Capernaüm ! Mais non, c’étaient des gens de rien, des esclaves, une foule dont je soupçonnais à peine l’existence. Ils m’avaient vu mener la vie luxueuse que je menais, ils s’étaient figuré que je m’amusais beaucoup, et comme ils savaient que, suivant ma religion, l’unique but de la vie était de s’amuser, ils avaient voulu s’amuser à leur tour. Ils se partagèrent tout ce que je possédais. L’un d’eux, un vieux tailleur aveugle, emporta sur son épaule mes plus beaux tableaux : « Rien n’est agréable comme les tableaux ! » criait-il. Après cela, il en tirera toujours autant de plaisir que moi. Et, quand on m’eut tout pris, on me chassa de ma maison.

« Et il me fallut quitter Rome : car, du jour où l’on sut que j’étais volé, on s’aperçut que j’étais un voleur. Je me suis enfui à Capernaüm ; mes parents étaient morts, les enfants de mes anciens amis refusaient de me reconnaître. Je suis reparti, et je vais devant moi.