« Mais le plus affreux est que je suis dévoré de désirs, Cléophas, plus que jamais ! Je désire manger des oiseaux des Indes, et mon estomac ne consent pas même à digérer un morceau de pain. Je désire porter des manteaux de pourpre brodés d’argent, et mon corps est si infirme, et mon visage si laid, que tous les accoutrements ne feraient que me rendre plus ridicule. Je désire palper des monceaux d’or, et je n’ai plus assez de force pour gagner une drachme. Je désire respirer les parfums de l’Arabie, et je n’ai plus que la moitié de mon nez.

« Et avec ma figure, et ma bouche édentée, et mon crâne chauve, vois-tu, Cléophas, je désire, je désire passionnément les caresses des femmes ! J’ai rencontré hier, à Arad, une jeune paysanne qui puisait de l’eau ; je me suis rappelé la parabole de Jésus, et j’ai voulu l’embrasser. Elle m’a battu de ses deux poings, et son mari, qu’elle a appelé, m’a battu aussi. J’en ai les reins fracassés ! Soutiens-moi, Cléophas, je sens que je vais mourir ! »


Il était temps que Siméon s’arrêtât, car le pauvre homme suait, soufflait, grognait, rendait l’âme. Et Cléophas, de son côté, paraissait de plus en plus impatient de pouvoir se plaindre à son tour.

« Mon pauvre Siméon, — fit-il, après qu’ils se furent assis, — il y a longtemps que toute vanité a disparu de mon cœur. Ne te fâche donc point de ce que je vais te dire : mais ton histoire, vois-tu, m’a prouvé une fois de plus que tu étais une bête ! Car, des deux paraboles que nous a récitées Jésus, dans ce triste soir d’Emmaüs, tu as justement choisi celle qui n’avait aucune importance : c’était un de ces contes poétiques et touchants qu’il aimait à nous offrir, mais plutôt pour nous charmer et nous inviter au rêve que pour nous indiquer notre voie. Et c’est l’autre parabole, au contraire, qui avait un sens très précis. C’est elle que j’ai tout de suite comprise, et qui m’a guidé, pendant ces trente ans.

« Jésus m’a enseigné, ce soir-là, que la science était la clef du royaume des cieux : nul n’y entrera s’il n’est plus savant encore que le sage d’Égypte, qui croyait savoir toutes choses. Aussi bien était-ce là une vérité que j’avais toujours devinée ; car je comprenais que ce ne pouvait pas être sans motif, et simplement pour me bourrer la tête, qu’on m’avait fait apprendre tant de choses, depuis l’enfance. Je formai donc, en te quittant, la résolution de devenir le plus instruit et le plus intelligent des hommes : et j’ose dire, sans trop de vanité, que c’est ce que je suis devenu.

« Pendant que tu amassais à Rome les éléments de ta vaine et maudite fortune, je vivais, moi, à Alexandrie, recueillant les leçons des maîtres, acharné à m’instruire dans tous les ordres de sciences. Bientôt je me trouvai instruit dans toutes les sciences connues, dans d’autres même, que je créai. Et nuit et jour j’étudiais. Je n’avais ni amis ni maîtresses ; je n’avais qu’une quantité innombrable d’élèves. Et longtemps je me préparai à jouir du bonheur ; je sentais que je serais heureux tout à fait lorsque j’aurais appris et compris toutes les lois de la nature.

« Hélas ! j’avais, moi aussi, péché envers Jésus ! Un jour mes yeux s’ouvrirent, et ce fut la fin de ma joie. Je m’aperçus alors que ce que je prenais pour les lois de la nature n’était que de vaines formules. Nos pères avaient eu d’autres sciences, qu’ils avaient crues éternelles comme nous les nôtres : et c’est à peine si assez de traces nous en restaient pour alimenter notre moquerie. Je m’aperçus que toutes nos sciences reposaient sur de présomptueuses hypothèses : sur l’hypothèse que la nature était faite en vue de notre pensée ; sur l’hypothèse que ses lois étaient d’accord avec les habitudes de notre esprit ; sur l’hypothèse que les mouvements de la nature se reproduisaient d’une façon régulière et constante. Autant de chimères, mon pauvre Siméon, je m’en aperçus dès le jour où mes yeux s’ouvrirent. Et sans cesse je vis s’effondrer, sous des faits nouveaux, quelqu’une de ces lois soi-disant universelles que j’avais prétendu établir. J’avais affirmé que les miracles étaient des manifestations naturelles dont ma science saurait découvrir les lois ; et sans cesse je constatais que les manifestations en apparence les plus naturelles étaient des miracles encore, dont jamais aucune science ne découvrirait les vraies lois.

« Si du moins l’esprit pouvait être assuré de connaître les faits, à défaut de leurs lois ! Mais non, pas même cela n’est possible ! Les faits tels qu’ils nous apparaissent sont le produit de notre pensée : rien, absolument rien ne nous démontre qu’ils soient réels hors de nous. Rien ne nous permet de distinguer, une seule fois, le rêve de la réalité. Et, au commencement et à la fin de toute science, le mystère. Aucun moyen de deviner, par la science, l’origine ni le but de rien.

« Voilà ce que je vis, Siméon et la science pratiquée dans ces conditions me parut une duperie, et je me sentis honteux d’y avoir dépensé tant d’efforts. Je me consolais seulement à l’idée que si, ma science avait été vaine, du moins elle n’avait causé de dommage à personne.