« Or, au moment où je cherchais ainsi à me consoler, je relevai la tête, que j’avais tenue baissée sur mes livres pendant dix années. Et je vis avec terreur les résultats qu’avait produits, à mon insu, de par le monde, cette science, que je croyais incapable de nuire. Il me parut que la vie de millions d’hommes en était bouleversée. De ces formules que j’avais établies, les prenant pour les vraies lois des choses, mes élèves avaient tiré toute sorte d’applications pratiques. Ils s’en étaient servis pour construire des machines diverses, des voitures qui allaient plus vite que le vent, des roues qui faisaient à elles seules plus de travail que des centaines d’ouvriers. Les machines, vois-tu, c’est tout à fait comme ces boulettes de pain qu’on remplit de poison pour les jeter ensuite aux souris : les souris avalent le pain, et le poison les tue. Ainsi les hommes ne peuvent se défendre d’essayer ces machines, qui paraissent si belles et d’un usage si commode ; mais, dès qu’ils les ont essayées, ils en réclament d’autres plus belles et plus commodes, oubliant déjà les avantages qu’ils doivent à celles-là ; et à l’intérieur de ces machines un poison est caché, dont les hommes s’imprègnent sans le voir, et qui détruit en eux ce qui les faisait vivre. Car ces voitures vont trop vite, et ces roues font trop de travail. Le poison du nouveau désir est caché au fond des machines : il porte les hommes à ne plus se contenter ni du pays où ils sont nés, ni de la condition de fortune où le sort les a mis. Et c’est la lutte, la lutte sans pitié, tous les hommes se ruant à la conquête d’un bien-être supérieur, et toujours plus malheureux à mesure qu’ils s’y ruent davantage.

« Ah ! Siméon, j’ai tremblé lorsque j’ai vu l’humanité nouvelle qui était sortie de ma science ! Non seulement je n’étais parvenu à rien connaître de certain, mais j’avais encore développé dans le monde l’inquiétude, le désir, la souffrance, la mort. Ma médecine avait créé plus de maladies qu’elle n’en avait guéri. Ma connaissance des corps naturels avait permis de falsifier les produits de la nature. Ma physique avait fourni aux hommes les plus formidables appareils de carnage et de destruction.

« Je me vis criminel envers l’humanité tout entière. Je crus qu’on ne pourrait manquer de s’apercevoir de mon crime, comme je m’en étais aperçu moi-même en relevant la tête. Et je m’enfuis d’Alexandrie avec la honte et l’angoisse au cœur, malgré l’universelle acclamation de ce peuple aveuglé, qui me remerciait de l’avoir perdu.

« Je me rendis à Antioche, et, là, je résolus de suivre dans une autre voie les conseils de Jésus. Puisque la science des savants était nuisible à l’humanité, je résolus de me livrer désormais à des études si désintéressées qu’elles ne sauraient nuire. Et puisque la science des savants ne m’avait rien appris ni sur les lois des choses, ni sur leur origine et leur fin, je résolus de chercher désormais la vérité à sa vraie source, qui était la science des philosophes. C’était d’elle, sans doute, que m’avait parlé Jésus. Dix ans j’ai approfondi la philosophie ; il n’y a pas un livre que je n’aie lu, pas une doctrine que je n’aie pesée. J’ai trouvé là un néant plus noir encore que dans la science des savants. Ni sur l’origine, ni sur la fin des choses, la philosophie ne m’a rien appris qui fût seulement un peu sérieux. Des inventions gratuites, le plus souvent vides de sens ! La fantaisie, unique mesure du vrai et du faux ! Et quelle fantaisie ! C’est le triomphe des plus bavards et des plus ennuyeux !

« Et quand j’ai relevé la tête, que j’avais tenue baissée pendant dix ans sur des problèmes de métaphysique, j’ai vu avec épouvante que ma philosophie avait produit, de par le monde, des résultats plus tristes encore que tous ceux de ma science. Non pas que les hommes m’aient suivi dans mes recherches abstraites : mais le bruit était venu jusqu’à eux de certaines de mes fantaisies, et, sans y rien comprendre, sans même y penser, ils en avaient été imprégnés. J’avais imaginé, par exemple, que la loi suprême de la vie dans l’univers était peut-être la lutte, amenant la victoire du plus fort : et cette imagination avait ravivé dans le cœur des hommes le goût de la lutte, elle le leur avait fait paraître plus impérieux et plus légitime. Une autre fois j’avais imaginé, par une hypothèse absolument contraire, que peut-être tous les hommes étaient d’origine commune : et les hommes en avaient conclu qu’ils possédaient, tous, les mêmes droits, étant égaux ; et les pauvres s’étaient mis à haïr, comme une injustice à leur détriment, la richesse des riches. Et quand enfin je suis arrivé à cette certitude que la philosophie était vaine, autant que la science, les hommes en ont conclu que toutes choses étaient vaines, ce qui a encore augmenté infiniment la somme de leurs souffrances, sans réprimer d’ailleurs leur goût de la lutte et leur tendance l’égalité. Ainsi ma philosophie s’est trouvée contenir, elle aussi, un poison mortel. Et j’ai eu beau y renoncer : on a cessé de prendre au sérieux mes imaginations ; mais les conséquences morales qu’on en avait tirées, rien au monde désormais ne pourra les empêcher de se répandre dans le cœur des hommes, et de le vicier.

« Alors je me suis enfui d’Antioche. Je me suis retiré dans un village de Syrie, et j’ai résolu de suivre encore dans une autre voie le conseil de Jésus. Puisque la science et la philosophie, loin de me rien apprendre de véritable, n’avaient servi qu’à m’alourdir l’esprit, j’ai voulu chercher le bonheur, désormais, dans l’exercice désintéressé de mon intelligence. Il me semblait que j’avais eu tort de subordonner toutes les joies de ma pensée au stérile souci de la vérité. Et, pendant dix ans, j’ai essayé de me complaire dans la pure pensée. Je combinais des réflexions de toute sorte, je construisais toute sorte de raisonnements, pour le simple plaisir de réfléchir et de raisonner. Mais non seulement je ne pus y prendre jamais aucun plaisir réel, toujours même j’ai trouvé à cet exercice quelque chose d’un peu dégradant. Car penser sans autre but que de penser, c’était, me paraissait-il, imiter ces baladins qui sautent, dans les foires, sans autre but que de sauter ; et encore n’avais-je pas, comme eux, pour ennoblir ma peine, le risque de me casser le cou au premier faux-pas.

« Alors je résolus de ne plus penser, mais de sentir, de voir, et de rêver. Peut-être était-ce là cette vraie science dont m’avait parlé Jésus ? Hélas ! un savoir trop étendu et une trop longue habitude de raisonner avaient amorti mes sens, éteint mes yeux, aboli en moi toute faculté de rêver. Je regardais les champs, les fleurs, les étoiles : tout cela ne me disait plus rien. Je pensais à la matière des champs, aux noms grecs des fleurs, aux distances des étoiles les unes par rapport aux autres. Je me rappelais, je raisonnais ; et, quand j’essayais de rêver, c’étaient des pages de livres qui se déroulaient en moi, au lieu de rêves.

« Enfin je me suis dit que la vraie science était peut-être de cultiver sa terre et d’élever ses enfants. Hélas ! je n’avais ni terre à cultiver, ni enfants à élever. J’ai pris une pioche pour labourer le sol : mon bras trop débile est retombé au long de mon corps. J’ai voulu me chercher une femme. Je me suis regardé dans un miroir, et voici ce que j’ai vu ! Regarde-moi, Siméon ; vois où m’ont amené trente ans de science et de pensée ! Mes nerfs se sont désordonnés, mes yeux se sont usés, mon estomac est devenu plus rétif que le tien. Et ce n’est pas le pire malheur !

« Le pire malheur, Siméon, c’est que mon cerveau lui-même a faibli, sous l’effort. A tout instant mes idées se brouillent, je ne sais plus où j’en suis. Et voilà que mon désir d’apprendre et de penser se réveille, plus ardent que jamais. J’ai beau me dire qu’il n’y a rien de connaissable, que toute tentative pour connaître a, comme seul effet, d’augmenter la misère et la mort : j’ai beau vouloir maintenir mon esprit en repos, mon malheureux esprit désemparé : impossible d’y parvenir ! A tout moment je me sens entraîné sur quelque piste nouvelle, et j’y cours, avec la certitude de trouver le néant au bout de ma course. Mon cerveau faiblit, mes forces décroissent, la mort s’approche, et il y a encore tant de chemins où ma pensée n’est jamais allée ! »