Cléophas se tut. Alors Siméon lui dit :

— Tout ce que tu me racontes là est bien étrange et difficile à suivre, mon pauvre ami ; mais ce qui est sûr, en effet, c’est que la science et l’intelligence ne t’ont pas embelli. Et je crois aisément que tu dois souffrir : car, lorsque je t’ai aperçu tout à l’heure, j’ai d’abord pensé à rire, et puis j’ai senti mon cœur se serrer, et je t’ai plaint. Vois-tu, Jésus nous a punis ! J’ai cherché le plaisir, toi tu as cherché la science ; le plaisir et la science sont deux choses excellentes ; et pourtant nous voici, toi et moi, les plus infortunés des hommes ! Ah ! Cléophas, si tu avais comme elle était belle, cette petite Juive qui m’appelait de si tendres noms ! Et si tu savais comme il est agréable de manier des monceaux d’or ! Parbleu, c’est cela qui est bon, cela seul ! Et toute science n’est que vaine misère de pédant, auprès de ces délices !

— Le plaisir est un grossier simulacre, un piège pour les brutes, avec la souffrance au fond ! — s’écria Cléophas, s’efforçant de lever son doigt pour appuyer son dire. — Tous les philosophes sont d’accord là-dessus ! Ah ! de pénétrer l’énigme du monde, de savoir si les réalités sont hors de nous ou en nous, de saisir la loi qui met en mouvement les atomes, voilà ce qui mériterait l’effort qu’on y aurait dépensé ! Pourquoi suis-je si vieux ? Pourquoi ai-je si mal dirigé mes recherches, pendant ces trente ans ?… Mais je te dis que la vérité est là, devant moi ! Encore un pas à faire, et je l’atteindrais ! Et mon cerveau qui s’arrête en chemin, refusant d’avancer !

— Encore quelques jours de richesse, et j’aurais connu le plaisir ! gémit Siméon.

Et ils restèrent assis dans le sentier, maussades et muets, chacun devinant qu’aux premiers mots sa pitié pour l’autre allait se changer en mépris. Leur vieille haine leur remontait au cœur. Ce n’était décidément ni le plaisir, ni l’intelligence, qui pourrait les rapprocher, comme avait fait autrefois leur naïve confiance en Jésus ! Ce n’était pas même le malheur : il les avait trop accoutumés à ne s’occuper que d’eux seuls. Ils souffraient d’être réunis, plus que jamais étrangers l’un à l’autre ; et l’idée de se séparer à nouveau les remplissait d’épouvante. Et les ténèbres s’épaississaient, plus âcres et plus lourdes, dans leurs âmes.


Mais voici que la menace d’un orage dans le ciel vint enfin les distraire de l’orage qui grondait en eux. Des nuages noirs descendaient sur leur tête, illuminés par instants de baguettes de flamme ; le tonnerre rugissait ; d’énormes oiseaux volaient avec des cris de terreur. Et bientôt un silence se fit, profond et lugubre, comme si, dans l’angoisse de l’attente, le cœur même de la terre avait cessé de battre.

Puis de fines gouttes d’eau tombèrent sur le sol, et la voûte des cieux s’obscurcit encore. Était-ce déjà la mort, l’affreuse mort, qui s’annonçait ? Les deux vieillards se relevèrent brusquement, coururent de toutes leurs forces sur la pente rocailleuse. La pluie tombait à flots ; les baguettes de flamme s’étaient multipliées, sillonnant l’horizon de trois raies sanglantes, mais pour laisser ensuite une ombre plus dense, où rugissait plus sonore la voix du tonnerre. Et les deux vieillards couraient, la main dans la main, rapprochés une fois de plus dans un même sentiment de haine pour la vie, et de peur devant la mort.


Mais soudain ils s’arrêtèrent, émerveillés, et leurs poitrines haletaient et leurs lèvres frémissaient, comme au sortir d’un rêve malfaisant. Car l’orage s’était dissipé, et, dans la belle lumière dorée du soleil couchant, ils se voyaient parvenus au sommet du mont. Et le spectacle qu’ils découvraient devant eux, sur l’autre versant, les émut d’un bonheur si parfait que, pour la première fois depuis trente ans, ils se jetèrent à genoux, les mains jointes et la tête inclinée, priant Dieu.