« Tenez, leur disait-il, voici des charrues pour labourer la terre, voici des sacs pour porter des semailles, et voici des outils pour tisser la laine, pour coudre des tentes, pour construire des jouets ! Chacun se choisit le travail qui lui convient, chacun y travaille aussi, longtemps qu’il lui convient. Il y en a aussi, parmi nous, qui trouvent plus agréable de ne pas travailler du tout. Ce sont ceux-là que nous préférons, car pour ceux-là nous pouvons faire plus de choses. Malheureusement, ils sont rares. Des gens de toute espèce nous sont venus, ces années passées : des savants fatigués de savoir, des riches fatigués d’être riches ; nous nous réjouissions de penser que ceux-là nous laisseraient travailler pour eux ; mais non, au bout de quelque temps ils ont voulu travailler comme nous, et aujourd’hui ils sont les plus actifs du village. Travailler pour soi-même, c’est une dure peine, et un peu vile, aussi ; mais travailler pour ceux qu’on aime, est-ce que c’est travailler ? Et quel autre plaisir trouverait-on, si l’on se privait de ce plaisir-là ?

— Je vois ! dit enfin Cléophas. Vous avez établi dans cette vallée une façon de communauté telle que la rêvent ces révolutionnaires qu’on nomme les socialistes !

— Je ne sais pas ce que rêvent ces gens-là, ne les connaissant pas, répondit le jeune homme. Mais personne n’est plus éloigné que nous de toute idée de révolution. Notre village ressemble à tous les villages ; peut-être seulement y sommes-nous plus heureux. Et nous nous gardons, par-dessus tout, de changer les dehors de la vie humaine : mais nous nous efforçons d’en améliorer le dedans, car c’est le dedans qui importe seul. Le bonheur ne vient pas d’être riche ni d’être pauvre, ni d’avoir beaucoup de désirs ni d’en avoir peu. On est heureux lorsqu’on a des désirs qu’on peut toujours satisfaire. Et ce sont ceux-là que nous développons, en nous et autour de nous. Nous nous accoutumons à aimer, c’est-à-dire à placer notre bonheur non pas en nous-mêmes, mais en d’autres. C’est une source de joie qui ne tarit point. Et tout homme la porte au fond de son cœur ; mais souvent elle s’y dessèche, cachée sous des herbes funestes, qui sont les mauvais désirs. Et de là naît le malheur.

— Quels sont donc, dit Cléophas, ces mauvais désirs que vous cherchez à déraciner ?

— Un seul suffit à les produire tous : le désir de savoir. C’est lui qui habitue les hommes à se croire distincts les uns des autres ; c’est lui qui leur fait perdre de vue les jouissances qu’ils ont sous la main, pour les précipiter à la poursuite de vaines ombres de jouissances, qui s’éloignent dès qu’on veut les toucher. Apprendre, au fond, c’est oublier, et penser, c’est s’abrutir : car ni la science ni la pensée n’atteignent jamais rien de réel, et elles détournent de ce qui est réel, le repos et l’amour.

« Telle est du moins notre idée, dans ce village. Aussi vous prierons-nous, en échange de tous nos soins, bons vieillards, de ne parler jamais à personne ici, surtout à nos enfants, de rien de ce qui se passe au delà de nos collines. Vous devez avoir connu, là-bas, la science et la richesse, et sans doute vous en avez tiré les agréments qu’elles offraient. Mais nous, voyez-vous, nous avons choisi de vivre par l’amour, et la science et la richesse ne feraient que nous déranger. Nos enfants, d’ailleurs, n’ont plus guère la curiosité de savoir ce qui se passe hors de chez nous. C’est là un besoin assez peu naturel, et très facile à détruire pourvu qu’on s’y prenne à temps. On m’a dit qu’il y avait des points où la curiosité même des savants était contrainte à s’arrêter. Lorsqu’on juge qu’une chose est impossible ou dangereuse à connaître, on se résigne vite à la tenir ignorée. Quel est le fou qui serait curieux de savoir par lui-même ce que l’on éprouve quand on se brûle, ou quand on a la jambe coupée ? Nous disons à nos enfants qu’il n’y a rien de bon à connaître, hors de chez nous ; ils le croient, et restent chez nous. Trois ou quatre ont eu la tentation de s’informer plus au long. Ils nous ont quittés. Il y en a un qui n’est pas revenu : les autres sont rentrés tristes et malades ; ceux-là sont les plus énergiques à répondre qu’il n’y a rien, quand les enfants leur demandent ce qu’il y a de l’autre côté des collines.

— N’avez-vous donc pas d’école ? demanda Cléophas.

— Pas d’école ? Mais comment les hommes pourraient-ils se passer de l’école ? L’éducation de nos enfants, c’est au contraire la seule occupation importante ; c’est d’elle seule que dépend tout le bonheur de la vie. Nous n’avons pas, en vérité, de professeurs. Mais nous n’avons pas non plus de médecins, et cela ne nous empêche pas de nous soigner quand nous sommes malades. Chacun de nous se charge d’enseigner au moment qui lui convient : et il n’y a pas de travail plus aimable. Tenez, d’ailleurs, voici notre école ! »

Et il les fit entrer dans une grande tente où ils virent des enfants, garçons et filles, qui jouaient en folâtrant à toute sorte de jeux. Il y avait là un jeune homme et une jeune femme qui, pour l’instant, étaient professeurs. Ils jouaient avec les enfants, appliqués à leur donner l’exemple de la douceur et de l’amour, les seules choses qu’on enseignait dans cette école de village. Puis, quand les enfants étaient fatigués de jouer, ils s’asseyaient en rond, et les professeurs leur expliquaient le monde. Ils leur disaient comment le soleil est un beau vieillard plein de pitié pour les hommes, comment la lune et ses adorables filles les étoiles s’interrompent souvent dans leurs rondes pour sourire aux jeunes amants, Ces explications n’étaient peut-être pas plus exactes que celles des astronomes ; elles avaient du moins l’avantage de pouvoir se varier à plaisir, et d’attendrir le cœur au lieu de le dessécher. Et puis les professeurs racontaient à leurs élèves des légendes merveilleuses, où il n’y avait que de braves gens et des fées bienfaisantes. Et comme, à force de jouer avec les enfants, chacun dans le village connaissait leur caractère, on trouvait toujours le moyen d’amener à l’amour et à la douceur les enfants même qui, d’abord, y semblaient les plus rebelles.

— Je ne vois pas vos livres ! dit Siméon.