— Mais que ferions-nous, je vous le demande, avec des livres ? Avons-nous besoin de livres pour cultiver nos champs, pour élever nos enfants, pour aimer nos femmes, qui ont des lèvres si roses et des bras si tendres ?

— Et l’art, le méprisez-vous aussi ? Fermez-vous vos sens aux plaisirs de la beauté ?

— Ce serait le pire des crimes ! s’écria le jeune homme. Comment, nous nous condamnerions à ne plus jouir du parfum des fleurs, des nuances de la lumière sur le lac, et du chant des oiseaux, et des yeux des femmes ? Mais de toutes nos forces, au contraire, nous nous accoutumons à goûter les belles choses. Nous regardons, nous écoutons, nous respirons : toutes jouissances qui nous seraient impossibles si nous permettions à la science et à la pensée d’envahir notre cerveau. Et, avec ce que nous avons ressenti, nous rêvons, créant en nous d’autres beautés : mais nous évitons tout effort pour diriger nos rêves, surtout pour les réaliser, car c’est l’essence des rêves d’être libres et de ne pouvoir pas se réaliser. Qu’est-ce donc que vous appelez l’art, dans vos pays ? Je crains que vous n’entendiez par là quelque autre de ces inventions funestes, bonnes seulement à détourner l’âme de ses vraies joies toutes proches. Avez-vous observé que l’abondance des tableaux, des statues, des poèmes, je ne dis même pas rendît les hommes plus heureux, mais fortifiât chez eux le goût natif de la beauté ?

« Nous n’avons chez nous rien de pareil, en tout cas ; mais voici ce que nous avons à la place ! »

Et il leur montra un beau ciel d’un bleu argenté, des prairies odorantes et vertes, mille fleurs avec mille couleurs. N’avaient-ils donc jamais vu encore une nature aussi parfaite ? Jamais du moins ils n’avaient songé à s’en apercevoir. Et le jeune homme leur désigna, sur la rive du lac, un spectacle non moins merveilleux : c’était sa femme, sa chère femme, qui causait et riait dans un groupe d’adolescents. Elle était vêtue de la même robe flottante qu’elle portait la veille, mais plus jolie cent fois sous la pleine lumière de midi. Ses cheveux blonds étaient couronnés de fleurs, comme les cheveux d’une fée ; un naïf bonheur illuminait ses grands yeux, et l’on entendait sonner les frais éclats de son rire.

— N’êtes-vous point jaloux de votre femme ? demanda Siméon quand ils se furent éloignés.

— Bon vieillard, comment en serais-je jaloux, puisque je l’aime ? La jalousie n’est-elle pas le contraire de l’amour ? Aimer quelqu’un, chez nous, c’est le préférer à soi-même, et écarter de lui tout ce qui lui déplaît, et s’attacher à lui donner tout ce qui lui plaît. Je sais qu’il n’en est pas de même dans vos pays de villes : on n’y aime qu’à la condition d’être aimé en retour. Mais c’est, alors, se préférer soi-même à ce qu’on prétend aimer, et nous nous gardons bien d’entendre l’amour d’une aussi triste façon. S’il plaisait à ma femme d’aimer un autre homme, moi, qui aime ma femme, je n’aurais pas de plus grand plaisir que de la voir ainsi heureuse. Je l’aime assez pour me réjouir encore si, au lieu d’un sourire d’amour, c’était un sourire de reconnaissance, ou un sourire de pitié, que je recueillais sur ses petites lèvres chéries. C’est à moi de faire en sorte que ma femme se plaise à m’aimer : et je vous assure que je n’ai pas d’inquiétude là-dessus. Ma femme n’a besoin de rien que je ne puisse lui offrir ; elle sait qu’elle est libre, ce qui lui enlève tout désir de choses défendues ; elle est habituée à moi depuis l’enfance ; elle a une maison à conduire et des enfants à soigner ; elle sait que je n’aime d’amour qu’elle au monde : pourquoi voudriez-vous qu’elle se mît à aimer d’autres hommes ? Si les jeunes femmes, dans vos pays, n’avaient pas toujours besoin de plus de bijoux que ne peuvent leur en donner leurs maris, si elles n’étaient pas élevées à considérer l’adultère comme un plaisir défendu, et d’autant plus séduisant, si elles connaissaient leurs maris avant de les épouser, et si elles ne laissaient pas à des étrangers le soin de conduire leur maison et de soigner leurs enfants, et si leurs maris n’avaient d’amour que pour elles, croyez-vous qu’elles seraient assez folles pour changer d’amour comme elles font ?

— Ami, dit alors Cléophas, nous avons trouvé ici notre refuge pour toujours, et il n’y a rien, dans ce tranquille village, qui ne semble fait à dessein pour réconforter notre vieillesse. Mais, hélas ! de telles mœurs et de telles idées ne sauraient convenir à l’humanité tout entière !

— Aussi ne nous occupons-nous point de l’humanité ! reprit le jeune homme. Nous la laissons vivre comme elle l’entend ; et nous lui demandons seulement de nous laisser vivre, nous aussi, comme nous l’entendons. Pourtant, je ne vois pas ce qui empêcherait tous les hommes de trouver le bonheur à la même source où nous l’avons trouvé. Si les villes sont un foyer de misère, pourquoi ne pas les fuir ? Et si nous sommes ici un millier qui jouissons de la vie, pourquoi d’autres milliers n’en jouiraient-ils pas comme nous ? Il ne manque point d’autres vallées, ni d’autres champs, ni d’autres oiseaux. Les dehors de la vie n’ont aucune importance, c’est le dedans seul qui importe. En tous lieux les hommes peuvent être heureux : il leur suffit d’endormir leur cerveau, afin de tenir en éveil leurs yeux et leur cœur. Que les hommes apprennent où est le bonheur, et ils seront heureux !