— Et qui est-ce donc qui vous a appris où était le bonheur, doux jeune homme, à vous et à tout ce village ? demandèrent les deux vieillards, d’un commun mouvement.
— C’est un homme admirable, que nous aimons et vénérons comme notre père à tous. Voici trente ans qu’il est venu dans cette vallée, envoyé sans doute par quelque souffle d’en haut. Il s’est construit une tente, à l’entrée de la route ; et dès qu’un voyageur passait il l’allait saluer, il lui baisait les mains et les pieds, il l’emmenait sous sa tente pour le soigner tendrement. Beaucoup s’en sont allés, après qu’il les a sauvés de la mort ; quelques-uns sont restés, se sont construit une tente, et l’ont aidé dans son œuvre de pitié. Et depuis trente ans son ardeur n’a point cessé de grandir. Il est le plus pauvre de nous tous ; il n’a point même de chien, ni de champ, ni de jardin : c’est nous qui sommes son jardin, et son champ, et son chien. Il nous couvre de son chaud amour. Il sait les moindres détails de ce qui touche chacun de nous ; et dans la joie nous avons le bonheur de le voir se réjouir avec nous, et dans la souffrance nous avons la consolation de le voir souffrir avec nous. C’est lui qui instruit nos femmes, c’est lui qui invente des jeux pour nos enfants. Voici sa maison ! Entrez, il vous dira comment il a été conduit à connaître l’amour !
Dans une misérable tente à demi effondrée, et qu’ils auraient prise plutôt pour la hutte d’un chien, ils virent un homme assis, qui travaillait en chantant. Il taillait une poupée dans un morceau de bois. Mais, dès qu’il les aperçut, il quitta son ouvrage, courut vers eux, les remercia du bonheur qu’il éprouvait à les recevoir. Maintenant, les ayant installés sur les deux sièges qui formaient tout son mobilier avec une table et un lit, il s’empressait à les servir.
Grande fut la surprise des deux vieillards. Ils s’étaient attendus à trouver un homme de leur âge ; mais non, c’était presque un jeune homme, malgré ses cheveux blancs, tant sa taille était droite, sa démarche sûre, ses mouvements agiles.
Mais ce fut surtout son visage qui les surprit. Au lieu de l’austère gravité d’un philosophe, ils n’y lisaient rien que l’ingénuité, la simple gaieté d’un enfant. Les grands yeux bleus souriaient, la bouche souriait, tout ce visage n’était qu’un sourire. Le front même souriait, ouvert et sans rides, sous les cheveux blancs : on devinait que jamais il ne s’était encombré de pensées inutiles. Et tandis qu’ils considéraient ce beau visage transparent, Cléophas et Siméon eurent tous deux un vague souvenir de l’avoir vu déjà, autrefois, mais plus triste, plus fatigué, plus vieux.
— N’êtes-vous point le fils de quelqu’un de Capernaüm, en Galilée ? demandèrent-ils.
— Je ne connais point ce pays, répondit l’homme avec son doux sourire. Mon père s’appelait Matthieu ; c’était un paysan du village de Roffa, en Idumée. Voici déjà soixante ans qu’il est mort !
Et comme les vieillards désiraient savoir l’histoire de sa vie :
— Ma vie est simple et ne mériterait guère d’être racontée, leur dit-il, n’était le grand miracle dont je fus témoin, il y a trente ans. Je me nomme Alphée ; j’aurai soixante-cinq ans à l’été prochain. J’ai passé ma jeunesse dans mon village natal, tranquillement occupé aux soins de la terre. Mais il arriva qu’un riche voisin me déposséda de mon champ et de ma maison, si bien que je dus partir pour aller chercher fortune au dehors. Je vins alors en Judée, et un aubergiste du bourg d’Emmaüs m’engagea pour lui servir de valet.