« Or, un soir, je vis entrer dans son auberge trois jeunes gens qui demandaient à souper. Deux s’assirent auprès de la table, le troisième se tint à l’écart, et ils se mirent à causer. Et soudain, levant les yeux sur celui des trois qui se tenait à l’écart, je sentis que mon cœur bondissait en moi, et un bonheur surnaturel m’inonda tout entier. Je ne sais rien de ce voyageur. J’ignore et d’où il venait et qui il était : mais à coup sûr ce n’était pas un homme pareil à nous. Si le ciel et la terre ont été créés par quelqu’un, c’est lui qui les a créés : car j’entendais dans sa voix le chant des alouettes, le murmure des sources, le bruit des vagues sur les roches ; et tout l’enchantement de la nature, les bois et les plaines, les fleurs, les étoiles, tout cela se réfléchissait dans la profondeur de ses yeux.
« Il disait à ses compagnons deux paraboles. Il leur racontait l’histoire d’un savant homme qui avait été voué au malheur parce qu’il avait fermé ses oreilles à la plainte d’un chien, dans sa passion de s’instruire. Et ensuite il leur racontait l’histoire d’un jeune prince qui avait enfreint la loi de son pays pour accorder à un malheureux mendiant le seul plaisir qu’il désirait. Ces paraboles signifiaient que rien n’est agréable et saint, dans la vie, sinon la pitié et l’amour. Et tout de suite j’ai compris ce qu’elles signifiaient : je l’aurais compris si même elles avaient été plus obscures, à la seule lumière de ces divins yeux qui brûlaient mon cœur.
« J’ai dit adieu à mon patron, j’ai voulu m’attacher à cet homme, et mettre ma vie à ses pieds. Mais quand je suis rentré dans la salle où je l’avais laissé, les trois voyageurs avaient disparu. Et, en vérité, l’inconnu m’avait dit tout ce qu’il m’importait de savoir.
« Je suis sorti de l’auberge, je suis venu dans cette vallée, pour recueillir et soigner les mendiants de la route. Ce que j’ai fait depuis lors, je puis vous le raconter en un mot : j’ai joui de la vie. Chacune de mes journées a été une fête. Il y a ici tant de fleurs et d’oiseaux, il y a tant d’enfants qui m’offrent leurs baisers ! Et voici que vous avez daigné venir, vous aussi, mes amis, pour me donner la joie de vous rendre heureux !
— Frère, dit alors Cléophas, l’homme divin que tu as vu à l’auberge d’Emmaüs, c’est Lui qui nous a envoyés vers toi, pour que tu nous révèles l’esprit de sa loi, et pour que nous t’en révélions la lettre. Sache donc que cet homme était Jésus, le fils du Dieu vivant, Notre-Seigneur, ressuscité du tombeau !
Et tous trois ils se jetèrent à genoux, adorant Jésus. Puis les deux vieillards instruisirent Alphée des vérités de notre sainte religion catholique ; et puis, prenant de l’eau qu’ils bénirent, ils le baptisèrent, et tout le village après lui, au nom du Père, du Fils, et du Saint-Esprit.
Et la vie continua comme par le passé, tranquille et douce, dans l’heureuse vallée, à cela près que l’on construisit, parmi les tentes, une église. Et l’on y célébrait les louanges de Dieu sur les modes variés du plain-chant, pour consoler les vieillards, pour faire pleurer les jeunes filles, et pour amuser les enfants.
1892.