Car le fait est qu’il y demeura six mois, en dépit de sa mauvaise humeur : et ce fut bien là qu’il prêcha pour la première fois. S’étant rendu sur le port, le lendemain de son arrivée, il aborda quelques matelots qui musaient au soleil, et se mit à leur expliquer la doctrine chrétienne. Il la leur expliqua dans la langue grecque, qui était leur langue ; mais il répéta ensuite son explication en arabe à des marchands arabes qui s’étaient approchés ; il la répéta en syrien et en éthiopien, de telle sorte que, bientôt, une foule énorme se pressa autour de lui, curieuse d’entendre un homme qui parlait toutes les langues. Et Barsabas raconta à cette foule la vie et la mort divines de Jésus. Il leur raconta sa propre vie, de quelles ténèbres il avait été tiré, et vers quelle lumière. Il leur dit quelques-unes des paraboles de son maître, les plus simples et les plus touchantes, s’efforçant de retrouver, dans sa voix, un écho de la voix surnaturelle qui les lui avait enseignées. Longtemps il parla, debout sur un banc de pierre, indifférent aux injures comme aux railleries ; et d’heure en heure, à mesure qu’il parlait, injures et railleries devenaient plus rares, jusqu’à ce qu’enfin il eut le bonheur de voir jaillir des larmes presque de tous les yeux. Lui aussi, il pleurait ; une ardente émotion faisait frémir ses lèvres, donnait à sa parole des accents pathétiques. Quand il descendit du banc et cessa de prêcher, cent personnes de tout âge et de toute condition, s’approchant de lui avec déférence, lui exprimèrent leur désir d’être baptisées.

Et comme, quelques heures plus tard, Barsabas, tout heureux de la belle moisson qu’il avait rapportée à son maître dès son premier discours, s’en retournait joyeusement vers l’auberge où il s’était logé, un petit vieillard l’accosta dans la rue. C’était un aimable petit vieillard, chauve, replet, avec un visage ridé où s’ouvraient de grands yeux naïfs et bienveillants. Il avait la mise d’un riche bourgeois. Et, en effet, il apprit à Barsabas qu’il vivait de ses rentes, mais qu’il employait son temps à s’instruire et à méditer. « Or, je regrette d’avoir à vous dire, poursuivit-il, que votre Jésus n’est pas le vrai Dieu. Car le vrai Dieu, je le connais : il m’a été révélé par un homme admirable, le philosophe Épistrate, auteur du traité sur l’Essence de l’Être. Peut-être n’avez-vous pas lu ce livre sans pareil ? Tenez, je n’ai pas pu m’empêcher de vous l’apporter ! » — Et le vieillard tendait à Barsabas un épais rouleau. — « Je vous en prie, lisez-le ! Que si même il ne réussissait pas à vous convaincre tout à fait, vous y trouveriez encore de quoi réfléchir ! »

Le petit vieillard avait une si honnête et douce figure que Barsabas crut pouvoir lui parler comme à un ami. Il lui avoua donc qu’il lirait volontiers, pour l’obliger, le traité de son philosophe, mais que, par malheur, il ne savait pas lire. Et, loin de lui en témoigner le moindre mépris, le vieillard lui proposa aussitôt de lui apprendre lui-même à lire et à écrire. « Quelques leçons vous suffiront, lui dit-il, aidées d’un peu d’exercice. Et vous acquerrez là un bien inestimable, qui doublera l’effet de vos prédications ! »

L’offre était si imprévue que Barsabas hésita quelques instants avant de l’accepter. Il ne se souvenait pas que son divin maître, en lui énumérant les choses nécessaires à la vie, lui eût fait mention de la nécessité de savoir lire et écrire ; maintes fois au contraire Jésus l’avait félicité de son ignorance, et même expressément engagé à y persévérer. Mais il se répéta que son rôle nouveau lui imposait de nouveaux devoirs. Le vieillard avait raison : en lui permettant de connaître des œuvres que ses adversaires ne manqueraient point de lui opposer, la lecture lui fournirait une arme précieuse pour son apostolat. Et puis, — encore qu’il ne consentît peut-être pas à s’en rendre compte, — il avait dès lors, au fond de son cœur, la certitude qu’un homme doué du don des langues était un être d’espèce supérieure au commun des hommes. Un tel homme, capable de parler à son gré les langues les plus diverses, ne pouvait pas, décemment, se trouver hors d’état de lire aucune d’elles. Ce que lui proposait le vieillard paraissait, en quelque sorte, à Barsabas le complément désormais indispensable de la grâce que Jésus lui avait accordée. Il accepta donc, offrit au vieillard de se mettre à l’étude dès le lendemain ; et c’est ainsi qu’il resta six mois dans la ville de Péluse.

Car non seulement il apprit à lire et à écrire en deux ou trois langues, ce qui ne laissa pas de lui demander plus de temps qu’il n’avait supposé ; mais il profita de l’occasion pour apprendre aussi un peu de grammaire, de façon à rendre son éloquence plus correcte et plus pure. Le vieillard, trop heureux de pouvoir un moment se distraire de sa philosophie, lui enseigna le sens primitif des mots et leurs sens dérivés ; il lui révéla de quelle manière une image pouvait être mise en valeur ; il lui indiqua les différents moyens de varier et de nuancer le rythme de ses phrases. Et à s’instruire de tout cela Barsabas goûtait un plaisir sans cesse plus vif, dont il s’excusait, vis-à-vis de lui-même, en songeant aux nouvelles moissons d’âmes qu’il préparait pour son maître.

Il ne négligeait pas, d’ailleurs, les soins de son apostolat. Une ou deux fois au moins par semaine, il s’arrachait à ses études pour prêcher l’Évangile ; et, bien que le nombre des conversions diminuât sensiblement à chacun de ses discours, convertis et sceptiques s’accordaient à constater que chacun de ses discours dépassait le précédent en force, en clarté, en verve convaincante. Au total, son séjour à Péluse avait eu de bons fruits. Mais, de tous ces fruits, aucun ne lui fut aussi agréable que la conversion du petit vieillard.

En effet Barsabas, dès qu’il avait su lire, s’était empressé de lire le traité de l’Essence de l’Être ; et, à sa grande joie, — car il n’avait pas été d’abord sans quelque inquiétude, — il y avait trouvé des pensées si puériles et tant de folies que sa foi en Jésus s’en était renforcée. Épistrate n’allait-il pas jusqu’à soutenir que Dieu ne faisait qu’un avec le soleil, ou encore que les âmes, après la mort, avaient pour résidence la lune et les étoiles ? Barsabas avait songé que, si tous les philosophes dont on le menaçait ressemblaient à celui-là, il n’aurait pas de peine à les réfuter. Et, en attendant, il avait réfuté celui-là avec tant de chaleur que force avait été au vieillard de s’avouer vaincu. Lorsque Barsabas, l’ayant baptisé ainsi que tous les siens, voulut quitter Péluse pour se rendre à Alexandrie, cet excellent homme exigea qu’il prît place dans sa litière, dont, au reste, lui-même ni sa femme ne se servaient jamais et il l’accompagna jusqu’au delà des remparts.


Barsabas avait persisté, durant les six mois de son séjour, à juger Péluse la plus laide des villes ; mais Alexandrie, au contraire, lui fit dès le premier soir excellente impression. Les rues cependant y étaient encore plus larges, les maisons plus hautes, le costume des hommes et des femmes y différait plus encore des modes rudimentaires de la Galilée ; mais Barsabas ne pouvait se défendre de penser que tout cela, pour n’avoir rien de commun avec ce qu’il connaissait, n’en était que plus élégant et plus ingénieux. Il avait, d’ailleurs, gardé le meilleur souvenir de son voyage dans la litière du vieillard. Non seulement lui-même avait fait la route sans ombre de fatigue ; ses porteurs, eux aussi, avaient paru enchantés. Ils lui avaient confié qu’ils s’ennuyaient à Péluse, et que ce voyage à Alexandrie était fort de leur goût. Mais comme le jeune homme leur demandait, après cela, pourquoi ils ne priaient pas leur maître de les employer plutôt à cultiver ses terres, ils avaient poussé des cris d’épouvante à la seule idée de la vie aux champs. Et c’était une réponse de même genre que Barsabas recevait, maintenant, des boutiquiers d’Alexandrie, à qui il conseillait de fermer leurs boutiques pour s’en retourner aux villages où ils étaient nés. Ils ne refusaient pas d’admettre que la vie du village fût plus saine, plus sûre, plus calme, voire plus fructueuse ; mais ils ajoutaient que, ayant goûté au charme de la ville, rien au monde ne pouvait plus leur en ôter le goût. Et Barsabas, sans cesser de les plaindre, commençait à comprendre ce charme funeste qui les avait conquis. Il prit un grand plaisir à visiter les monuments d’Alexandrie, les arcs de triomphe, les théâtres, les bibliothèques ; et, le matin du jour où il devait prêcher pour la première fois, il s’acheta une toge et une paire de cothurnes, par crainte que la pauvreté de sa mise ne le fît confondre avec les diseurs de bonne aventure, dont toutes les places publiques étaient encombrées.

Aussi son premier discours fut-il très écouté. Artistes, savants, dames du monde, l’élite de la ville se réunit autour de lui, ce dont il se réjouit dans la naïveté de son cœur : car il avait conçu le beau rêve de convertir à l’Évangile les classes supérieures de la société, laissant à celles-ci le soin de répandre, ensuite, leur foi parmi le bas peuple. Mais ce n’était, hélas ! qu’un rêve. Après avoir écouté le discours du jeune homme avec la curiosité la plus attentive, son élégant auditoire se dispersa, sans que personne semblât tenté de se convertir. Et dès le lendemain, à la même place où il avait parlé, Barsabas vit se réunir le même auditoire autour d’un autre orateur, un philosophe fameux, qui réfuta point par point tout ce qu’il avait dit. A la doctrine de Jésus, telle qu’il l’avait exposée, ce philosophe opposa la doctrine d’Aristote, affirmant que celle-là seule était sage et vraie.