Le jeune Galiléen n’avait pas lu Aristote. Il ne connaissait pas non plus Héraclite, ni Parménide, ni Platon, que d’autres orateurs firent valoir contre lui. Il se mit à les lire : et il dut s’avouer que leurs théories étaient infiniment plus difficiles à réfuter que celle d’Épistrate, qui envoyait dans la lune les âmes des défunts. Elles étaient fausses aussi, cependant, il le sentait bien ; mais l’erreur y était cachée sous des dehors si spécieux qu’il avait beaucoup de peine à la découvrir.

Il se donna tout entier à cette découverte. Jour et nuit il s’efforça d’approfondir les écrits des philosophes, de les comparer, de relever une à une leurs contradictions. Souvent la fatigue ou le découragement faillirent l’arrêter ; mais il se raffermissait en songeant que nul, à coup sûr, parmi les disciples de son divin maître, ne rendait à l’Évangile un plus beau service. Il espérait, en effet, que, grâce à lui, tous les philosophes apercevraient la vanité de leurs illusions, et viendraient les déposer humblement aux pieds de Jésus. Et il lisait et il relisait, étonnant les bibliothécaires par son zèle à compulser des ouvrages dont personne, de mémoire d’homme, n’avait encore osé affronter la lecture.

Ce terrible travail lui prit cinq ans, pendant lesquels il n’eut guère le loisir de prêcher. Et un jour, après cinq ans d’études et de méditations, il se jugea suffisamment armé pour commencer la lutte. Il fit donc savoir que, le lendemain, sur la grand-place, il se chargeait de réduire à néant les systèmes des divers philosophes, passés et présents.

Il eut cette fois pour l’entendre tous les professeurs de philosophie, qui ne pensèrent, d’abord, qu’à s’émerveiller de son érudition. Mais bientôt, se voyant attaqués, ils ripostèrent. Les uns lui soumirent des moyens, à leur avis très simples, de corriger les contradictions qu’il avait signalées ; d’autres imaginèrent des théories nouvelles qui, suivant eux, devaient être à l’abri de ses objections. Et surtout ils lui signifièrent, les uns et les autres, qu’il n’avait point compris la vraie doctrine des philosophes dont il s’était occupé. « Vous avez saisi le sens des paroles, — lui dirent-ils ; — mais le sens profond qui se cache sous les paroles vous a échappé. Aussi bien ce sens-là ne pouvait-il manquer de vous échapper : car il est dû à une foule de sentiments et de traditions que vous ignorez forcément, étant d’un pays où la civilisation grecque n’a pas pénétré. La pensée de Platon restera toujours fermée à qui n’a pas été élevé dans le commerce d’Homère. Ce que vous en avez perçu n’est que son enveloppe : vous en parlez comme un sourd parlerait de musique ! »

Et peut-être ces professeurs avaient-ils raison ; mais c’est de quoi Barsabas, naturellement, ne pouvait convenir. Il continua donc de prêcher, ou plutôt d’argumenter, prouvant à qui désirait l’entendre la fausseté et l’incohérence de tous les systèmes. Le malheur est qu’on semblait de moins en moins désireux de l’entendre. Les philosophes étaient revenus à leurs exercices professionnels ; les dames du monde s’étaient fatiguées d’une éloquence trop sèche et trop positive ; et un jour arriva où le pauvre Barsabas ne trouva plus, autour de son estrade, que les matelots et les pêcheurs du port. Encore n’était-ce point, comme l’on pense, sa dialectique qui les attirait. Il était simplement, pour eux, l’homme qui parlait toutes les langues ; et sans cesse, par manière de passe-temps, ils lui amenaient des Nègres et des Scythes, des esclaves sortis des régions les plus reculées, afin qu’il leur expliquât, dans leurs langues, les erreurs d’Épicure ou d’Anaxagore.


Barsabas, cependant, n’était point d’âme à désespérer. Dès qu’il se fut convaincu qu’à Alexandrie ses efforts n’avaient décidément aucune chance de réussir, il résolut de tourner le dos à cette ville et de se rendre à Rome. Il s’y rendait, tout occupé déjà des controverses prochaines, lorsque le bateau où il s’était embarqué fit escale dans un petit port de l’île de Crète ; et voici qu’en arrivant dans cette bourgade Barsabas eut l’extrême surprise de se trouver parmi des chrétiens. Des églises remplaçaient les temples des dieux ; les maisons étaient surmontées de grandes croix de pierre ; et tous les habitants s’empressaient autour des passagers du bateau, sans vouloir accepter d’eux aucune récompense. Ces braves gens avaient renoncé au commerce, ainsi qu’à toutes les formes du gain ; ils vivaient de leur pêche, des fruits de leurs champs : si bien que Barsabas crut revoir son village, tel qu’à son départ il l’avait laissé.

Il ne tarda point, d’ailleurs, à avoir l’explication du spectacle imprévu qui s’offrait à lui. Tout en l’installant à sa table avec mille égards, l’hôte qui l’avait recueilli lui raconta que la ville entière s’était convertie, depuis deux ans déjà, après avoir entendu les discours de l’apôtre Mathias. « Ce saint homme a passé une semaine parmi nous : il a prêché sur le port ; et, quand il est reparti, nous étions tous devenus chrétiens. Et comment aurions-nous hésité à le devenir, en présence d’une doctrine aussi simple et aussi belle, répondant aussi parfaitement aux désirs de nos cœurs ? » L’hôte de Barsabas ajouta, cependant, que l’exemple personnel de Mathias n’avait pas été non plus sans contribuer à les convertir. « Jamais nous n’avions vu un homme pareil à celui-là ! Un véritable saint, modeste, timide, doux comme un enfant ! » Barsabas demanda s’il leur avait réfuté les erreurs des philosophes ; mais son hôte, à cette question, éclata de rire. « Oh ! non, s’écria-t-il, soyez sûr qu’il ignorait jusqu’au nom de tous ces gens-là ! Il ne savait ni lire ni écrire ! Il était plus illettré que le dernier de nos esclaves ! Et je me rappelle que moi-même, sitôt que je l’ai entendu, j’ai jeté au feu mes volumes d’Aristote ; mais l’idée ne me serait pas venue de lui en parler ! »

Le bateau ne s’était arrêté que pour quelques heures. Quand Barsabas se retrouva à bord, entouré de cadeaux de toute sorte que ses frères de la petite ville l’avaient supplié d’emporter en souvenir d’eux, il se mit à réfléchir sur ce qu’il venait d’apprendre. Et tout de suite, malgré lui, le contraste lui apparut entre le succès obtenu par Mathias dans cette bourgade crétoise et son propre échec à Alexandrie. « Je n’ai pas réussi jusqu’à présent, songeait-il, les circonstances m’ont été contraires. C’est donc à Rome que je prendrai ma revanche. J’amènerai à Jésus la capitale du monde ! » Mais alors il s’aperçut clairement d’une chose que, depuis longtemps, il essayait de tenir cachée au profond de son cœur. Il s’aperçut qu’il ne pouvait plus désormais espérer d’amener personne à Jésus, car lui-même avait cessé de croire en Jésus.