Non qu’il se fût laissé convaincre par les divagations des métaphysiciens. Son robuste bon sens de paysan lui affirmait assez que tous leurs systèmes n’étaient que d’ingénieuses fantaisies, inventées pour l’amusement de quelques songe-creux. Il voyait assez que les plus subtils arguments de Platon n’empêchaient pas le monde extérieur d’exister pour l’homme, et que, même démontrée, l’hypothèse des atomes resterait toujours une absurdité. Tout cela avait maintenant, à ses yeux, juste autant de valeur que les rêveries d’Épistrate sur les habitants de la lune. Le commerce assidu des philosophes n’avait fait que le dégoûter de la philosophie ; et plus que jamais il était prêt à considérer la doctrine de Jésus comme le seul système qu’un sage pût admettre. Seule, en effet, elle ne s’adressait à la raison que dans les matières qui étaient raisonnables, c’est-à-dire dans celles qui touchaient à la conduite pratique de la vie ; imposant aux hommes, pour le reste toute une série de mystères où ils n’avaient qu’à croire. Mais c’est précisément à ces mystères que Barsabas n’avait plus la force de croire. Tant de systèmes différents avaient défilé sous ses yeux, se détruisant l’un l’autre, qu’une méfiance lui était venue de tous les systèmes. La réflexion avait tari en lui les sources de la foi. Elle les avait taries à tel point que si Jésus, sorti du tombeau, s’était de nouveau montré devant lui, peut-être eût-il encore gardé des doutes sur sa divinité. Et il en éprouvait certes un chagrin très vif, mais moins vif, en fin de compte, qu’il ne l’aurait craint : car déjà ses lectures, et des exemples nombreux, l’avaient préparé à voir dans les ennuis du doute la rançon fatale d’un esprit supérieur.
Il se jura du moins de conserver le culte des vertus chrétiennes, ne s’apercevant pas que, bien avant de perdre la foi, il l’avait perdu. Et, quoique son voyage à Rome fût désormais sans objet, il résolut cependant de le continuer. La vie à Alexandrie lui était devenue impossible ; plus impossible encore le retour dans son village, où chacun se serait informé des résultats de sa prédication. Et puis la vérité était que, s’il se résignait à ne plus croire, il ne pouvait pas se résigner à ne plus prêcher. A force de parler tour à tour toutes les langues, il avait fini par s’y juger tenu, comme à un travail important et méritoire entre tous. Des deux dons qu’il avait reçus de son maître Jésus, et dont l’un consistait à connaître l’unique vérité et l’unique bonheur, tandis que l’autre consistait simplement à pouvoir dire tour à tour une même chose en plusieurs façons, c’était comme si ce deuxième don avait, pour lui, annulé le premier. La perspective de devoir y renoncer l’aurait désespéré.
Il résolut donc de n’y point renoncer, mais, au contraire, d’en tirer le profit le plus grand possible. Il savait qu’à Rome une foule d’étrangers s’enrichissaient et devenaient célèbres, qui avaient pour seul métier d’enseigner aux Romains la langue du pays d’où ils étaient sortis. Il se faisait fort, lui, d’enseigner toutes les langues, dût-il dépenser encore une année ou deux à en étudier la grammaire et la littérature ! Aussi bien les leçons du vieillard de Péluse avaient, autrefois, éveillé en lui le goût de ces études ; et sans cesse, depuis, il s’était mieux pénétré de leur utilité. Rien ne lui était plus agréable, rien ne lui semblait plus digne de ses soins, que de comparer les manières diverses dont les divers peuples exprimaient leurs idées. N’était-ce pas, pour ainsi dire, comparer leurs âmes ? Et le résultat d’une telle comparaison pouvait-il n’être pas d’un prix inestimable ? Ne croyant plus à la possibilité de connaître Dieu et les voies du salut, Barsabas ne s’en trouvait que plus à l’aise pour croire à la nécessité de connaître le détail des choses d’ici-bas. Et lorsqu’enfin, après de longs mois de préparation, il ouvrit une école sur le Viminal, très sérieusement il eut conscience de remplir un devoir, d’entreprendre une tâche magnifique et sacrée.
Ses élèves, au reste, ne se firent pas faute de l’y encourager. Ils se pressèrent pour l’entendre, l’accablèrent de cadeaux, répandirent sa gloire aux quatre coins de Rome. Entraînés par son exemple, ces jeunes gens se prenaient de passion pour l’étude des langues étrangères au point d’y sacrifier tout ce qui, jusqu’alors, les avait occupés. Ils négligeaient de visiter leurs domaines, de veiller au bon ordre de leurs maisons, de bavarder et de jouer avec les jeunes filles, ils négligeaient d’être jeunes, de rêver, et d’aimer, dans leur hâte d’apprendre comment se conjuguait le passif des verbes chez les Égyptiens, ou de quels titres se nommaient les principaux ouvrages des poètes persans. Et quelques-uns d’entre eux, ayant imaginé de voyager en Égypte et en Perse pour tirer parti de leurs connaissances, avaient été d’abord un peu déçus de découvrir que leurs connaissances ne leur servaient de rien : car si le peuple des contrées qu’ils visitaient parlait bien la même langue qu’enseignait Barsabas, il la parlait avec toute sorte de menues différences d’accent et d’intonation qui la leur rendaient incompréhensible. Mais ils n’avaient pas tardé à reconnaître que le peuple de ces contrées n’avait, en somme, rien à leur dire qui valût d’être compris, et qu’eux-mêmes, n’ayant rien à lui dire, n’avaient aucun besoin de s’en faire comprendre. Si bien qu’après s’être un moment affligés de leur découverte, ils avaient presque fini par s’en enorgueillir : car ils avaient l’impression qu’eux seuls désormais, grâce aux leçons de leur maître, savaient parler avec pureté toutes les langues du monde ; et leur culte pour leur maître s’était encore accru.
C’est ainsi que Barsabas, en peu d’années, devint le plus riche et le plus fameux des professeurs romains. Il eut une maison en ville et une autre aux champs, pleines toutes deux d’esclaves exotiques avec chacun desquels il aimait à s’entretenir familièrement dans sa langue. Tous les savants s’honoraient de son amitié. Un poète en vogue, qui dînait chez lui plusieurs fois par semaine, écrivit à sa louange une épigramme que la ville entière trouva délicieuse. « Divin Barsabas, disait-il dans son épigramme, ne t’étonne pas de me voir si souvent à ta table ! J’ai formé le rêve, moi aussi, de suivre tes leçons, afin de pouvoir répéter dans toutes les langues possibles que c’est chez toi qu’on mange les meilleures lamproies ! » Et Barsabas, recueillant tous les jours quelque marque nouvelle de la faveur publique, songeait que jamais, certainement, la prédication de l’Évangile ne lui aurait acquis de tels avantages.
Mais lui, loin de se laisser amollir par cette prompte fortune, n’en était que plus zélé à poursuivre ses études. Pendant que tout le monde s’accordait à proclamer sa science, sans cesse il était plus honteux de son ignorance. Sans cesse un problème qu’il venait de résoudre en faisait surgir un nouveau, devant lui ; et tantôt c’était l’origine d’un mot qui lui échappait, tantôt il s’épuisait à vouloir saisir la cause d’une anomalie de syntaxe ou d’accentuation. Que de fois ses invités, après avoir vainement attendu qu’il vînt les recevoir, le trouvèrent marchant de long en large parmi des tas de livres, avec la mine piteuse d’un joueur qui aurait perdu son dernier enjeu !
Son unique distraction était de voyager. Encore ne voyageait-il pas, comme ses élèves, pour montrer aux étrangers qu’il savait leur langue, mais pour s’instruire auprès d’eux, pour connaître leur vie, pour essayer d’entrevoir l’âme de leur race : car il avait dû constater que l’étude des langues était loin de lui révéler cette âme autant qu’il aurait cru. Il allait donc d’un pays à l’autre, poussé par une curiosité tous les jours plus vive. Il explorait les villes et les villages, il interrogeait les habitants sur leurs mœurs, leurs traditions, sur une foule de choses qui avaient pour eux un grand intérêt, mais dont ils ne comprenaient pas qu’elles en eussent aucun pour un étranger. Lui, cependant, mettait une véritable passion à s’en informer. Et ses voyages, ainsi employés, lui auraient peut-être été parfaitement agréables, s’ils ne l’avaient trop souvent contraint à se priver d’un luxe matériel sans qui, désormais, il ne pouvait plus vivre. Il avait subi si profondément l’influence du bien-être romain qu’il ne s’accommodait plus ni d’un repas trop simple, ni d’un lit trop dur, ni de chevaux trop lents. Ou que si, d’aventure, il décidait de passer outre à ces désagréments, leur souvenir le poursuivait jusque dans ses études, lui gâtant le profit qu’il en recueillait. Mais souvent aussi il eut la surprise de rencontrer, en de lointains pays, des inventions pratiques si commodes qu’il fut désolé de ne pouvoir pas les retrouver à Rome. Et peu à peu ces voyages, qui d’abord ne lui étaient apparus que comme un passe-temps, devinrent pour lui une nécessité. A peine rentré de l’un d’eux, il souffrait de ne pouvoir pas tout de suite en commencer un autre.
C’est que, à son avis du moins, les races diverses qu’il apprenait à connaître lui communiquaient une part de leurs goûts et de leur esprit. Il avait l’impression que non seulement il pouvait parler toutes les langues, mais qu’il s’habituait aussi à penser comme les peuples dont il parlait la langue. Et comment n’aurait-il pas eu cette impression, quand il constatait que chacun de ses voyages le détachait de quelques-unes de ses idées antérieures, le délivrait de quelques-uns de ses préjugés, lui démontrait l’inanité de quelques-unes de ses certitudes ou de ses croyances ? Ni par la langue, ni par la pensée, il n’appartenait plus à aucun pays : comment n’en aurait-il pas conclu qu’il réunissait en lui les façons de parler et de penser de tous les pays ? Devenir vraiment un citoyen du monde, voilà quel était désormais son désir ! Et pendant qu’il se lamentait, sentant combien un tel désir était lointain et difficile à réaliser, la foule de ses élèves et de ses amis le félicitait d’en avoir achevé déjà la réalisation. On déclarait que personne n’était encore parvenu aussi complètement que lui à se dépouiller de toute particularité nationale, à rompre le lien créé par la nature entre l’homme et elle. On l’appelait, respectueusement, le « cosmopolite ». Et des milliers de jeunes gens, garçons et filles, s’efforçaient à partager son cosmopolitisme.