Parmi les manuscrits de sa bibliothèque, il se rappela qu’il possédait un recueil de poésies populaires de la Galilée. Il l’avait fait venir à grands frais de Capernaüm, pour une série d’études qu’il projetait sur les déformations de la langue syrienne. Il courut le prendre, et se mit à lire les pièces qui, jadis, l’avaient le plus frappé. Mais en vain il essaya d’y retrouver leur ancienne beauté. La déformation de la langue syrienne y était décidément trop grossière et trop incorrecte : et puis quelle pauvreté d’idées, quelle absence de toute règle dans la prosodie ! Barsabas avait beau mépriser les poètes grecs et latins ; il voyait bien que leurs vers étaient cent fois supérieurs à ces informes complaintes. Celles-ci étaient désormais devenues plus muettes encore, pour lui, que l’Énéide et les deux Œdipe.
Il en conclut que tous les poètes, en dépit de leur gloire, étaient de mauvais poètes. Et il entreprit d’écrire lui-même un ouvrage où il introduirait « l’harmonie » qui manquait aux leurs. Personne, assurément, n’était plus apte que lui à l’écrire. Ne connaissait-il pas l’essence de toutes les langues, l’origine des mots, leur signification, le pouvoir d’images et de rythmes qui était en eux ? N’avait-il pas lu tous les poètes ? Ne s’était-il pas ingénié à découvrir leurs fautes, comme aussi les moyens qu’ils auraient eus de les éviter ? Il se mit donc à l’œuvre, et commença d’abord un grand poème latin. Mais il s’aperçut bientôt que la langue latine, si familière qu’elle lui fût, se prêtait mal à l’expression des nuances diverses de ses sentiments. Il s’aperçut que cette langue, dont il croyait savoir tous les secrets, avait toujours une foule de secrets impénétrables pour lui. Vainement il s’acharnait à trouver le mot juste : les mots étaient justes, dans les phrases qu’il écrivait, la syntaxe irréprochable, le rythme parfait ; mais les phrases, en fin de compte, sonnaient faux, une mystérieuse malchance les empêchait toujours d’être tout à fait des phrases latines. Et Barsabas, découragé, résolut d’écrire son poème en langue syrienne. C’était sa langue natale, la seule langue qu’il sentît au lieu de se borner à la comprendre, comme il faisait de toutes les autres. Sa compréhension des autres langues allait lui permettre de donner à celle-là une pureté, une élégance, une harmonie sans pareilles !
Hélas ! cette langue-là aussi lui était devenue étrangère. Au contact des autres, elle avait perdu pour lui la couleur et la saveur qu’elle avait eues autrefois, quand elle était sa langue, l’enveloppe naturelle de toutes ses idées. Les phrases syriennes qu’il essayait d’écrire sonnaient plus faux encore que ses phrases latines : il les entremêlait malgré lui de tournures étrangères, il y donnait aux mots des sens que, peut-être, ils auraient dû avoir, mais qu’ils n’avaient pas dans l’usage courant. Il écrivait, raturait, écrivait de nouveau ; et quand, ensuite, il se lisait à haute voix ce qu’il venait d’écrire, l’ensemble avait un air affecté, maladroit, bien moins harmonieux que les naïves chansons de son village natal.
Et ce n’était pas tout. A mesure qu’il peinait sur son poème syrien, il était amené à constater, tous les jours davantage, que ce n’était pas seulement la faculté d’écrire, mais aussi la faculté de penser, que la pratique des langues étrangères avait détruite en lui. Car la différence des langues, — il le découvrait davantage tous les jours, — ne consiste pas seulement à traduire une même idée en des mots différents : elle répond à une différence profonde dans les façons de concevoir ou d’ordonner les idées. Et chaque homme n’est capable que d’une seule de ces façons : de telle sorte que Barsabas, pour avoir voulu penser dans toutes les langues, était devenu incapable de penser dans aucune d’elles. Il continuait à pouvoir les parler toutes ; mais dans aucune d’elles il n’avait plus rien à dire. Ses idées, peu à peu, avaient cessé de vivre, en lui. Et maintenant il s’en rendait compte ; et jour et nuit il s’épuisait au travail, sans réussir à tirer de son cerveau une pensée qui ne fût point trop vague, trop terne, trop banale. Son cerveau était vide, comme si une avalanche de pierres avait écrasé toutes les fleurs qui, jadis, y avaient poussé.
Il avait bravement supporté, quinze ans auparavant, la perte de sa foi ; mais la perte de son intelligence lui fut un coup terrible. Il interrompit ses leçons, n’ayant pas le courage d’enseigner à autrui une science dont lui-même avait retiré d’aussi tristes effets. Il brûla ses manuscrits, il brûla tous les livres de sa bibliothèque ; et plusieurs mois durant il resta enfermé dans sa maison, tout entier au sentiment douloureux de son impuissance. Ni la fortune, ni la gloire, ni le luxe, ni la société des hommes, rien ne parvenait plus à le divertir. Il eut un moment l’idée de vendre ses biens et de voyager à travers le monde : mais les voyages lui paraissaient désormais une fatigue plus inutile encore que les autres. Il avait trop clairement acquis la certitude que jamais un homme ne peut prétendre à pénétrer l’âme d’aucun peuple, si ce n’est de celui où il est né et dont il fait partie. Sous les langues, sous les mœurs, sous les détails divers de la vie extérieure, il devinait dans chaque pays la présence d’une vie plus réelle et plus intime, à jamais insaisissable pour un étranger. Et c’est ce qu’il comprit non moins évidemment lorsque, sur le conseil d’un ami, il tenta de se mêler à la vie romaine. Huit jours passés au Forum et dans les assemblées lui suffirent pour se convaincre de l’inanité de cette tentative. La vie romaine était faite pour les Romains ; elle résultait d’un très vieux fonds d’habitudes et de pensées communes, et ceux-là seuls pouvaient y prendre part que la suite des siècles y avait préparés. Il se rappela ce que lui avait dit autrefois un philosophe d’Alexandrie : que Platon devait forcément rester incompréhensible à qui n’avait pas été nourri de l’Iliade. Oui, et, de la même façon, la vie présente de Rome ne laissait voir son vrai sens qu’à ceux dont les pères avaient vaincu Carthage. Lui, Barsabas, il n’était qu’un étranger, à Rome aussi bien qu’à Alexandrie, en tout endroit du monde où il se trouvait ! Un être impuissant, vide, incapable de toute pensée, voilà ce qu’avait fait de lui son cosmopolitisme ! Et chaque jour, le sentant davantage, il en éprouvait plus de honte et plus de frayeur.
Or un matin d’hiver, pendant qu’il errait au hasard des rues, un pauvre homme qui passait l’aborda respectueusement. Il tenait on main un papier sur lequel était inscrite l’adresse d’un hôpital : et, par gestes, il priait Barsabas de lui montrer sa route. Et Barsabas, levant les yeux sur lui, le reconnut aussitôt. C’était un paysan de son village, celui-là même à qui jadis, devant les portes de Jérusalem, il avait annoncé sa miraculeuse mission. Il l’appela donc par son nom ; après quoi, s’étant fait reconnaître, il l’interrogea sur sa présence à Rome. Le paysan n’y était arrivé que depuis quelques heures ; il venait chercher son jeune frère, qui était malade ; et il comptait repartir le lendemain matin.
Ses misérables vêtements tombaient en lambeaux ; il paraissait épuisé d’inquiétude, de fatigue, et de froid : mais une longue habitude de bonheur se lisait dans le regard de ses bons yeux bleus. Et Barsabas, d’abord, ne put s’empêcher d’en être jaloux. Il retrouva toutefois son ancien orgueil pour répondre au paysan, lorsque celui-ci se fût enhardi à lui demander s’il avait achevé de convertir Rome à la foi du Christ. — « Sache, répondit-il, que j’ai depuis longtemps cessé de prêcher l’Évangile, ayant été promu à un emploi plus haut ! Je suis maintenant un des personnages les plus considérables de Rome, et de tout l’empire. Je possède deux maisons, des centaines d’esclaves, un domaine plus vaste que Capernaüm ; et il n’y a pas au monde un seul homme plus savant que moi ! »
Là-dessus, se drapant dans sa toge, il fit mine de vouloir congédier son ancien ami, après lui avoir indiqué le chemin qu’il avait à suivre. Mais à peine l’eut-il vu s’éloigner, qu’il le rappela. Toute trace de sa hauteur avait soudain disparu : il tremblait, ses genoux fléchissaient, et c’est presque à voix basse qu’il demanda au paysan ce qui s’était passé dans son village, depuis vingt ans bientôt qu’il en était parti.
Oh ! frère, lui répondit le paysan, nous avons été, nous aussi, parfaitement heureux ! Et je t’assure que pas une fois, dans nos prières, nous n’avons manqué à implorer pour toi toutes les grâces du ciel, en récompense du bonheur que tu nous as valu ! Car c’est toi qui nous as enseigné à jouir de la vie ! Nous étions, jusque-là, comme des sauvages : nous avions la tête pleine de désirs trompeurs et de curiosités inutiles. C’est toi qui, par ton exemple, nous as tirés de cette barbarie, en appliquant parmi nous les leçons de ton divin maître. Et désormais, ayant appris de toi l’unique sagesse, nous mettons tout notre soin à en profiter. Que te dirai-je de plus ? Tel qu’était notre village quand tu nous as laissés, tel exactement tu le retrouverais aujourd’hui. Nos journées s’écoulent lentement ; et, bien qu’elles soient pareilles l’une à l’autre, chacune nous apporte quelque plaisir nouveau. Nous cultivons nos champs, nous paissons nos chèvres, nous habituons nos enfants à vivre comme nous. Le soir, réunis sur la grand-place, nous écoutons l’un de nous qui, à tour de rôle, nous raconte des fables ou nous chante des chansons ; car, imagine-toi, fables et chansons fleurissent d’elles-mêmes dans nos cœurs, depuis que nous avons arraché de ceux-ci les mauvaises herbes qui les encombraient. Et puis, avant de nous endormir dans les chers bras de nos femmes, nous remercions une dernière fois Jésus de la belle fête qu’a été la journée.