« Mais, de tous les secrets que tu nous as révélés, il y en a un qui, plus encore que les autres, peut-être, nous a été précieux. Te souviens-tu que, à deux ou trois reprises, tu as refusé de sortir du village, même pour aller te joindre à tes amis chrétiens ? Et nous, pareillement, nous avons pris de plus en plus l’habitude de ne jamais sortir de notre village. Nous avons borné toute notre vie aux limites des lieux où nous sommes nés, de façon à les mieux connaître, à nous sentir plus profondément en contact avec eux. Et c’est cela qui nous a permis de ne former, tous ensemble, qu’une même famille. Nous parlons tous la même langue, nous avons les mêmes rêves et les mêmes souvenirs. Si l’un de nous est triste, nous savons les moyens de le consoler. Si l’un de nous meurt, ses enfants trouvent aussitôt un autre père, tout prêt à les aimer et à les amuser. Et c’est comme si, jeunes et vieux, toutes nos pensées nous étaient communes. Seul, mon malheureux frère est venu à Rome, se figurant qu’il aurait plus de plaisir dans une grande ville : il n’y a eu que la faim et l’ennui.

« Ah ! Barsabas, quel que soit le nouveau métier que tu t’es choisi, tu mérites bien les faveurs dont le ciel t’a comblé ! Et grande sera la joie de tout le village, quand on saura que tu as daigné me reconnaître, humble et pauvre comme je suis ! Car ton souvenir est aujourd’hui aussi présent parmi nous qu’au lendemain du jour où tu nous as quittés. Les petits enfants eux-mêmes bénissent ton nom, et n’ont pas de plus douce ambition que de te ressembler. C’est ta maison qui, le dimanche, nous sert d’église. Et ton petit âne, — te le rappelles tu ? — de quels tendres soins nous l’aurions entouré, s’il avait pu survivre au chagrin de ton départ ! Mais la pauvre bête n’a pas pu y survivre ! Une semaine encore après être revenu de Jérusalem, je l’ai vue errer au flanc de la colline, comme si elle guettait l’heure de ton retour. Et puis, un matin, nous l’avons trouvée morte dans ton champ de figues.

— Et ma mère ?… Et ma femme ? — murmura Barsabas.

— Elles vivent l’une et l’autre, frère ; mais je craignais de te parler d’elles. Ce sont, en vérité, deux saintes, la richesse et la gloire de tout le village. Leur exemple a, pour nous, remplacé le tien ; et pas un jour ne s’est passé, depuis vingt ans, sans qu’un de nous leur ait dû un secours ou une consolation. Hélas ! pourquoi faut-il que, seules d’entre nous tous, elles souffrent d’une souffrance que nous ne puissions pas soulager ! Toujours prêtes à nous assister dans nos peines, elles seules ne prennent point de part à nos plaisirs. Les jeux même de nos enfants ne parviennent pas à les égayer. Et souvent nous les voyons, elles aussi, monter tristement au sommet de la colline, comme si elles conservaient l’espoir de ton retour !

Barsabas n’eut pas la force d’en entendre plus long. Il rentra chez lui, s’enferma dans sa chambre, et, tombant à genoux, il pria humblement :

— Seigneur Jésus, s’écria-t-il, béni soyez-vous d’avoir rouvert mes yeux à la vérité ! Ce don des langues, que mon orgueil m’a fait prendre pour un précieux privilège, ce n’était, je le vois, qu’une épreuve que vous m’imposiez. Et, avec ce don, l’orgueil est entré en moi, pour m’aveugler l’esprit et me pourrir le cœur. J’ai abandonné mon village, le seul lieu du monde où je pouvais vivre. Je me suis cru l’égal des apôtres que vous aviez élus, je me suis assigné une mission dont je n’étais pas digne ; j’ai sacrifié à de misérables chimères le souci de votre gloire et de mon bonheur. Chaque jour, depuis vingt ans, je me suis écarté du simple et droit chemin que vous m’aviez tracé. Et maintenant mes yeux se sont rouverts, et je tremble de honte au spectacle du bourbier que je suis devenu. Seigneur, mon péché est trop grand pour que je puisse rien attendre de votre indulgence ! Et déjà vous m’avez châtié, mon châtiment a commencé en même temps que ma faute. Mais, si mon châtiment ne doit jamais finir, faites du moins, ô Seigneur, que ma faute finisse ! Permettez-moi d’être de nouveau un chrétien ? un homme dont la vie serve aux autres, au lieu de leur nuire ! Rendez-moi le courage de renaître à vous ! Laissez-moi vous sentir encore debout près de moi, comme jadis, quand je jouais avec les enfants à Jérusalem ! Que les larmes de ma femme et de ma mère obtiennent de vous ce dernier miracle !

Ainsi pria Barsabas. Et sa prière fut, cette fois, exaucée : car lorsque, s’étant relevé, il voulut appeler ses esclaves pour prendre congé d’eux, il s’aperçut que le Seigneur l’avait rendu muet.

III
LE PÉNITENT

Et verè bene doctus est qui Dei voluntatem facit.

(Imitatio Christi, I, 4.)

Il vécut longtemps encore, dans son village, jouissant de la grâce nouvelle qu’il avait reçue de son maître.