Le voleur ne vient vers le troupeau que pour voler, pour égorger, ou pour perdre ; mais, moi, je suis venu pour que les brebis aient la vie, et l’aient plus abondamment.

(Saint Jean, X, 10.)

C’est par une claire après-midi de printemps qu’il débarqua dans le port d’Athènes. Un marchand juif de Gaza, son compagnon de traversée, lui désigna du doigt, au sommet d’une montagne dominant la ville, un édifice de forme rectangulaire dont les colonnes peintes se détachaient nettement sur le bleu du ciel. « Tenez, lui dit-il, puisque vous n’avez rien de mieux à faire, allez donc voir ce bâtiment-là ! C’est, je crois, un temple, et l’on m’a affirmé qu’il contenait une grande statue, toute d’ivoire et d’or, dont la tête vaudrait, à elle seule, des milliers de mines. » Or, Thomas, en effet, n’avait « rien de mieux à faire ». Chaque jour, depuis son départ de Jérusalem, son ennui l’avait accablé davantage ; chaque jour il s’était senti plus seul et plus inutile. Il gravit lentement la montagne ; et, en chemin, il songeait que, lorsque la journée serait finie, une autre suivrait, et d’autres pareilles indéfiniment. Il se disait que, cette même après-midi, dans l’énorme ville blanche et rose qui s’étendait à ses pieds, de plus heureux que lui pourraient s’endormir du bon sommeil sans fin, et qu’il y en avait aussi qui, obligés de vivre, sauraient du moins se donner l’illusion de profiter de leur vie : tandis que lui, spectre lamentable, il allait essayer d’oublier un instant la sienne en évaluant le prix d’une tête de statue !

Arrivé devant le temple, il vit qu’on y avait prodigué les statues. On en avait mis jusque sous le toit : un long triangle de figures couchées ou assises, avec des têtes de chevaux aux deux extrémités. Au centre du triangle se dressait une jeune femme en armure, qui semblait être sortie toute vêtue du crâne entr’ouvert d’un gros homme, assis derrière elle. Et non moins extraordinaires étaient les scènes sculptées, en demi-relief, sur un ruban de marbre qui entourait le temple ; elles représentaient les divers épisodes d’un combat entre des hommes entiers et des moitiés d’hommes, monstres barbus dont le ventre s’achevait en croupe de cheval. Thomas, d’ailleurs, ne s’arrêta pas à les considérer. Il se hâta de pénétrer à l’intérieur du temple, où était la statue toute d’ivoire et d’or. Il regarda l’ivoire, il regarda l’or, s’étonnant qu’on pût dépenser à de tels usages ces matières précieuses ; et puis, avant de redescendre vers Athènes, il s’assit un moment sous la colonnade.

Au-dessus des colonnes intérieures, en face de lui, on avait encore sculpté des statues. Celles-là devaient représenter une procession ; et Thomas, les ayant devant les yeux, s’occupait machinalement à les examiner. Il voyait d’abord un cortège de jeunes filles ; debout, vêtues de robes flottantes, elles semblaient attendre un signal pour se mettre en marche. Puis c’étaient de jeunes hommes, causant entre eux ; plus loin, un vieillard achevait de plier un linge que lui tendait un enfant, tandis que deux femmes apportaient, sur leur tête, des corbeilles remplies d’étoffes brodées. Le Galiléen, cette fois, ne s’étonnait plus. Tout cela était simple et aisé à comprendre : une fête religieuse, du genre de celles qu’on célébrait à Naïm après la moisson.


Ainsi Thomas, pour divertir son ennui, s’employait à considérer un à un les détails de la fête, lorsqu’il eut soudain l’impression qu’un voile lui tombait des yeux. Au contact d’une réalité supérieure, le brouillard qui, depuis deux ans, lui cachait la vue des choses s’était dissipé. Et ce n’était pas assez de dire qu’il admirait les formes délicates taillées dans le marbre : la beauté jaillissait d’elles sur lui comme d’une source, baignant toute son âme d’un flot voluptueux. Ses oreilles l’entendaient et ses mains la touchaient : sa poitrine se soulevait pour l’aspirer plus à fond. Les figures immobiles lui semblaient s’être changées en un monde vivant, un monde infiniment plus vivant que les vagues fantômes humains qu’il voyait errer à l’entour. Il les reconnaissait toutes, les vieillards et les enfants, les prêtres, les musiciens, la troupe joyeuse des cavaliers : il les retrouvait seulement agrandies, purifiées, promues par un mystérieux sortilège à une vérité plus parfaite.

Et comme, après de longues heures de contemplation, il se résignait à sortir du temple, un nouveau spectacle lui apparut qui, de nouveau, l’emporta dans un grand élan de surprise et de joie. Car si hommes et dieux, sur la colonnade intérieure, étaient restés pour lui des êtres d’une nature pareille à la sienne, une image enfin réelle et vivante de son humanité, c’était à présent l’assemblée même des dieux qu’il voyait devant lui. Ils étaient là, au fronton, assis ou couchés en des attitudes éternelles, dominant de leur majesté le temple, la ville et l’univers entier. Thomas se demandait comment il avait pu, tout à l’heure, lever les yeux sur eux sans les adorer. Qu’importaient leurs noms et l’étrangeté de leurs attributs, quand tout en eux, depuis l’expression du regard jusqu’aux plis des draperies, attestait glorieusement leur divinité ? Et il les considérait, frémissant d’extase. Il considérait un groupe de trois déesses, dont deux se tenaient assises, la main dans la main, pendant que la troisième, doucement accoudée sur les genoux de sa sœur, présentait aux caresses du soleil couchant la courbe nonchalante de son jeune corps. Celle-là était la Grâce ; et l’athlète étendu non loin d’elle était, sans doute, le dieu de la Force. Chacun d’eux laissait voir, dans l’ensemble de sa personne, un caractère qui, n’appartenant qu’à lui, révélait aussitôt sa mission spéciale. Mais tous avaient surtout la mission d’être des dieux. Oui, à mesure qu’il les considérait, Thomas cessait, de plus en plus, d’être frappé de leurs différences pour admirer la surnaturelle beauté qui leur était commune. La beauté, c’était elle qui les faisait dieux ; ce n’était que par elle qu’ils régnaient sur le monde ! Et le jeune Galiléen lui aussi, dut subir le charme puissant qui émanait d’elle. Agenouillé devant la grande figure de guerrière qui, souriante et sereine, se dressait orgueilleusement au centre du fronton, il joignit les mains, se recueillit, et pria :

« Déesse dont j’ignore le nom, disait-il, déesse de la Beauté, permets à un barbare de t’apporter son hommage ! Je dormais, et tu m’as éveillé. J’errais tristement dans la nuit, et tu as surgi à mes yeux comme une étoile enchantée, pour m’indiquer la route que je devais suivre. Le secret que, depuis deux ans, je me fatiguais à chercher, d’un geste de ta main divine tu me l’as découvert. Car voici que j’ai achevé de comprendre, en face de toi, combien j’étais fou de vouloir m’intéresser à la vie des hommes ! Cette vie n’est que laideur et souffrance, elle est l’œuvre d’un dieu méchant, qui met tout son plaisir à nous tourmenter. Mais toi, bienfaisante déesse, au-dessus du désordre des misères humaines, tu nous offres un asile immuable et sûr. Toi seule nous apaises et nous divertis, toi seule nous aides à rompre les chaînes d’une réalité mensongère. Daigne maintenant, ô déesse, me garder près de toi, après m’avoir accueilli ! Prolonge pour moi le miracle que tu viens d’accomplir ! Fais en sorte que je puisse toujours, de plus en plus, oublier les autres et m’oublier moi-même, pour ne vivre que du parfum de la pure beauté ! »

Les dernières ombres du soleil couchant s’étaient effacées et la nuit avait pris possession du temple, pendant que le Galiléen priait sur l’Acropole. Il se releva, essaya de revoir une dernière fois les déesses endormies, et descendit en courant vers la ville, qui brillait au-dessous de lui comme un immense palais d’or, dans les ténèbres bleues. Et quand ensuite, sur son lit d’auberge, le souvenir le ressaisit du vide profond qu’il avait en lui, peu s’en fallut qu’il ne réussît à le chasser, jusqu’au lendemain, en évoquant un mélange harmonieux de chevaux et de cavaliers, des vierges vêtues de blanc qui souriaient à leurs rêves, et les contours fluides d’une jeune Grâce de marbre, mollement étendue près de ses deux sœurs.