Le lendemain et les jours suivants, dès l’aube, il explorait avec une curiosité fiévreuse les monuments d’Athènes. Partout il rencontrait des temples, des fontaines, des portiques, où se conservait intacte l’âme des vieux maîtres. Il apprit à retenir les noms de ces maîtres, à distinguer leurs styles, à comparer le degré de leur science et de leur adresse. Et peu à peu cette contemplation obstinée de la beauté fit naître en lui le désir de créer, lui aussi, de belles œuvres d’art.

Ce n’était peut-être là, d’ailleurs, qu’un de ses goûts d’enfant qui se réveillait : car il se rappela qu’à douze ans, après avoir vu une guirlande de fleurs sculptée sur la porte du temple de Capernaüm, il n’avait pas laissé de repos à ses parents qu’ils ne lui eussent procuré un ciseau et de la terre glaise. Mais il se rappelait en même temps que l’ardeur de sa jeune vocation n’avait pas tardé à s’éteindre, dans une misérable bourgade galiléenne où lui manquaient également modèles et professeurs ; tandis que maintenant, à Athènes, Phidias lui offrait pour modèles les deux frontons du temple de Minerve, et toutes les rues étaient remplies de maîtres excellents.

Aussi Thomas ne fut-il pas en peine de trouver un maître. Il en trouva dix, bientôt, qui se disputèrent le droit de lui enseigner tout ce qu’ils savaient, afin de pouvoir un jour se vanter de l’avoir eu pour élève : tant ce jeune barbare montrait à la fois d’application, de goût, et de talent ; soit que la nature l’eût en effet prédestiné à devenir un artiste, ou plutôt que l’importance particulière qu’avait pour lui la beauté l’eût aidé à en mieux saisir les règles essentielles. Trois ans après son arrivée à Athènes, ses professeurs lui avaient signifié qu’il n’y avait plus rien qu’il pût apprendre d’eux. Il s’était loué un vaste atelier, dans un des faubourgs de la ville ; et c’était à lui que le proconsul d’Achaïe, qui aimait les arts, avait commandé simultanément le buste de sa femme et celui de sa maîtresse.

Thomas, pourtant, n’acceptait pas volontiers ce genre de commandes. Il n’avait aucun besoin d’argent, ni de gloire ; et peut-être la recherche de la gloire lui paraissait-elle plus méprisable encore que celle de l’argent, comme impliquant à plus haute dose le mélange de la sottise et de la vanité. Son unique ambition était de créer de belles œuvres d’art : et non point pour satisfaire les hommes de son temps, ni ceux des temps futurs, mais simplement pour se forcer à rêver de beaux rêves, pour s’étourdir, pour détourner par instants sa pensée du vide qui restait toujours béant dans son cœur. Car sa prière sur l’Acropole n’avait pas eu toutes les suites qu’il en avait espérées. La déesse de la Beauté lui avait bien permis « d’achever d’oublier les autres hommes », ce qui était l’une des deux faveurs qu’il lui avait demandées : mais il ne parvenait pas encore à « s’oublier lui-même ». Deux ou trois fois, les formes élégantes des Grâces du Parthénon avaient chassé de son âme la conscience de sa solitude : mais leur pouvoir n’avait pu être de longue durée sur une âme à qui le contact de la mort avait donné une aussi claire notion du néant des choses. Thomas n’avait pas cessé de les admirer ; mais il se rendait compte maintenant qu’elles demeureraient à jamais immobiles, sous les plis légers de leurs draperies, immobiles et froides, indifférentes à la pieuse tendresse qu’il éprouvait pour elles. Et il gardait au fond de sa bouche une saveur de mort ; il continuait à se croire, à se sentir un cadavre. Pendant que maîtres et condisciples enviaient sa rapide fortune, le malheureux s’épuisait au travail, dans le silence de son atelier, sans autre pensée que l’espoir, toujours plus pressant et plus angoissant, d’arriver enfin à créer une œuvre assez belle pour se justifier, à ses propres yeux, d’une existence dont, chaque jour, il découvrait davantage l’inutilité.


L’atelier qu’il avait loué appartenait à un maçon, qui habitait une maison voisine. Et l’une des filles de ce maçon, en voyant le visage désolé du jeune homme, fut émue de pitié. C’était une enfant de seize ans, mince et frêle, appelée Eunice. Le matin, quand elle entrait avec sa mère dans l’atelier du sculpteur, et qu’elle apercevait celui-ci, triste et sombre, debout devant une figure de nymphe d’une grâce souriante, une telle détresse la prenait que, souvent, elle devait s’enfuir pour ne pas pleurer. En vain sa sœur, qui était mariée et se piquait de connaître les hommes, lui affirmait que la mélancolie de l’étranger n’était qu’une pose, inventée pour se distinguer du commun et se faire valoir ; l’enfant, malgré soi, s’obstinait à le plaindre. N’étant pas d’humeur rêveuse, elle ne cherchait pas à deviner la peine qui le torturait : mais elle en souffrait elle-même cruellement, et, faute de savoir le consoler, sans cesse elle s’ingéniait à trouver quelque moyen de le divertir. Elle profitait de ses sorties pour mettre des fleurs sur sa table ; elle drapait sur ses murs des morceaux de soie où elle s’était amusée à broder de petits dessins. Un jour elle suspendit au plafond de l’atelier une cage de bois avec des oiseaux ; et le fait est que, toute la semaine qui suivit, il parut à Thomas que la musique de ces oiseaux lui rendait sa peine moins vive, et son travail plus léger.

Ainsi Eunice veillait sur lui et le servait, en secret, partagée entre son naïf plaisir et une peur extrême d’être découverte. Une fois, cependant, le jeune homme, qui était rentré de sa promenade plus tôt que de coutume, la surprit au milieu de l’atelier, occupée à arranger des fleurs dans un long vase de verre. Il leva les yeux sur elle, et vit qu’elle tremblait de frayeur : mais il vit aussi que, sous les boucles blondes de sa chevelure, elle avait de grands yeux d’un noir velouté ; il vit que les plis de sa tunique de soie rose dessinaient un petit sein déjà souple et ferme ; et il vit, il crut voit, qu’inconsciemment cette jeune chair se tendait vers lui : de telle sorte qu’à son tour il la désira. Ses lèvres eurent soif des fines lèvres rouges qu’entrouvrait un sourire de gêne innocente. Pendant une seconde qui lui sembla éternelle, il rêva que tout son corps aspirait la chaleur parfumée de ce corps de vierge, frémissant de vie et de volupté. Puis l’ivresse de ses sens s’apaisa : et il s’aperçut que l’enfant avait disparu.

Tous les jours, depuis lors, il guetta les occasions de la rencontrer. Il l’attendait devant sa porte, il la regardait passer dans la cour ; et chaque fois qu’il l’approchait un frisson brûlant lui traversait les veines, que jamais encore il n’avait connu. L’amour, évidemment, s’était enfin éveillé en lui, l’amour dont les Grecs disaient qu’il était le vainqueur des dieux et des hommes. Et cette pensée ne laissa pas de lui être agréable. Il jouissait de se sentir un peu plus voisin de l’humanité, quelque mépris que, d’ailleurs, il éprouvât pour elle. Mais bientôt son désir, qui ne lui avait été d’abord qu’une distraction, lui devint un supplément de peine, par l’impuissance où il était de le satisfaire. A table, au lit, dans ses promenades, l’image d’Eunice ne le quittait plus : elle le poursuivit enfin jusque dans son travail, troublant ses rêves laborieux de pure beauté artistique. Alors sa dernière résistance fléchit ; il céda au vainqueur des dieux et des hommes. Et il fut tenté de plaindre l’excès d’ingénuité de la pauvre enfant lorsque, un mois plus tard, au lendemain de leurs noces, lui ayant demandé si c’était par amour ou bien par pitié qu’elle avait consenti à être sa femme, il l’entendit lui demander elle-même, avec un sourire étonné de ses beaux yeux noirs, s’il y avait une différence entre la pitié et l’amour.


Peut-être en effet n’avait-elle pour lui que de la pitié ; mais lui, certes, il l’aimait d’amour. Elle était au reste infiniment plus aimable encore qu’il ne l’avait imaginée, une vraie fleur de délice qu’il ne se lassait pas de cueillir. Souvent il avait besoin d’un pénible effort pour s’arracher de ses bras, le matin, après de longues heures de caresses passionnées ; et ce n’était ensuite qu’après de longues heures d’isolement dans son atelier, parfois après des journées entières, qu’il parvenait à oublier les lèvres rouges et le sein frémissant, la rondeur moelleuse des hanches, et les tendres paroles s’achevant en soupirs. Aussi montrait-il à sa femme une indulgence et une bonté qui lui valaient d’être cité en exemple dans tout son quartier. N’ayant pas de loisir de s’occuper avec elle du choix de ses robes, il lui remettait chaque jour l’argent qu’il gagnait, afin qu’avec sa mère et sa sœur elle allât s’acheter, dans les meilleures boutiques d’Athènes, les étoffes les plus fines et les plus beaux colliers. Jamais il ne la frappait, jamais il ne se fâchait de son ignorance. Du matin au soir, elle pouvait s’en aller bavarder à son aise avec ses parents, avec sa sœur aînée, avec d’autres jeunes femmes, mariées comme elle, et qui n’avaient pas assez de mots pour lui vanter son bonheur : car les maris de ces femmes, lorsqu’ils rentraient, le soir, souvent étaient ivres et les rouaient de coups, ou bien encore ils les trompaient, ou perdaient toute leur fortune au jeu : tandis que Thomas, avec sa patience et sa générosité, avec ce fructueux travail qui l’occupait tout entier, réalisait pleinement, à leurs yeux, le plus magnifique idéal du mari parfait.