Tout le monde louait, admirait, enviait Thomas ; et lui, dans le silence de son atelier, il se disait que jamais il ne s’était senti plus seul, n’avait souffert davantage du vide de son cœur. L’amour avait décidément échoué, lui aussi, à le ressusciter. Il ne lui avait donné, en fin de compte, qu’un surcroît de servitude, un nouveau besoin physique pareil à ceux de manger et de boire, qu’il avait déjà. Les ardentes caresses, dont désormais il ne pouvait se passer, de plus en plus l’empêchaient d’apporter à son travail l’aisance, l’entrain, la lucidité d’autrefois. Elles satisfaisaient un instant l’animal qui était en lui ; mais c’était pour amoindrir l’homme, pour le laisser plus faible et plus désarmé en face de son néant. Jusque dans les bras de sa femme, maintenant, Thomas avait l’impression de n’être qu’un cadavre. Il songeait que, naguère, Phidias l’avait réconforté, puis son art, les beaux rêves qu’il concevait et qu’il essayait de réaliser. Mais voilà que ces rêves même s’éloignaient de lui ! Devant son bloc de marbre, parfois, une torpeur lui engourdissait l’esprit, entravait sa main ; ou bien, tout à coup, toute sa chair vibrait d’un impatient désir ; il revoyait le fin visage d’Eunice, il entendait le murmure de sa frêle voix d’enfant : et c’est en vain qu’ensuite il s’efforçait de saisir, pour l’exprimer dans son œuvre, la beauté plus sereine du modèle qu’il avait sous les yeux.

Si du moins il avait eu quelqu’un à qui se confier ! Mais il savait trop que des rêves comme les siens ne pouvaient s’épanouir que dans le recueillement et la solitude. Il aurait dû s’absorber complètement en eux, leur abandonner son âme tout entière ! A ce prix, peut-être, il aurait enfin réussi à créer une œuvre parfaite, à se conquérir le droit de vivre, à chasser l’affreux goût de mort qu’il gardait dans la bouche ! Son mariage avait détruit sa dernière chance de renaître à la vie !

Il résolut de se réfugier désespérément dans le travail, et de se tuer ensuite, si son travail ne parvenait pas à le consoler. Frappé de la décadence pitoyable de l’art de son temps, il, entreprit, tout au moins, de restaurer les belles traditions et le beau métier des maîtres anciens. Phidias, Alcamène, avaient laissé des modèles que nul artiste ne pouvait rougir d’imiter. Mais lui, Thomas, en les imitant, il ferait tâche de créateur ! Forcément, par la seule vertu de son âme de poète, il imprégnerait les formes anciennes d’un esprit nouveau ! Il se jura d’accomplir cette révolution ; et, pendant deux longs mois, il s’enferma dans son atelier, sans autre pensée que celle du chef-d’œuvre qui déjà s’agitait et chantait en lui.


Une après-midi de printemps, semblable à celle où, jadis, la beauté artistique s’était révélée à lui pour la première fois, il sortit de son atelier, et courut à la maison de ses beaux-parents. Dans le vestibule, autour d’une grande table encombrée de linge, il aperçut une dizaine de jeunes femmes qui, l’aiguille en main, se racontaient les détails comiques d’une aventure arrivée la veille. Un scribe du tribunal, en rentrant chez lui, avait trouvé sa femme sur les genoux d’un de ses esclaves ; et, comme il faisait mine de se fâcher, les deux amoureux s’étaient spirituellement avisés de l’enfermer dans un coffre, d’où il n’était sorti qu’après leur avoir pardonné. L’aventure était si drôle, et si abondante en épisodes imprévus, que pas une des femmes ne remarqua l’entrée du sculpteur, à l’exception toutefois d’Eunice, qui aussitôt devint toute pâle, et essaya de s’enfuir dans la chambre voisine. Mais Thomas lui fit signe qu’il venait la chercher, et aussitôt, l’entraînant par la main, il reprit sa course vers son atelier. Il tremblait de fièvre, ses yeux s’ouvraient démesurément : la jeune femme eut l’idée qu’un nouveau malheur s’était soudain abattu sur lui. Enfin, quand elle se fut assise, debout devant elle il lui dit :

— Eunice, ma chère enfant, je me sens si heureux que je veux te donner aujourd’hui une grande preuve d’amour ! J’ai conçu le projet d’une œuvre qui, si je parviens à l’exécuter, étonnera le monde, et rendra à l’art grec son ancien éclat. Je viens d’en achever l’ébauche, tout à l’heure, après deux mois, deux terribles mois de recherches et de réflexions. Et c’est à toi, la première, que je vais la montrer !

Il tira un rideau qui cachait le fond de l’atelier. Eunice vit un triangle d’argile au milieu duquel se dressait une figure nue : une déesse, sans doute, car, sur les deux côtés, d’autres figures de jeunes femmes se prosternaient devant elle. Les visages étaient encore à peine indiqués ; on les distinguait assez, cependant, pour pouvoir apprécier la variété élégante et souple de leurs expressions ; et l’on devinait que la déesse, indifférente à l’hymne d’extase qui montait vers elle, fermait à demi les yeux, éblouie du rayonnement triomphal de sa nudité. Mais c’étaient les corps des suppliantes, leurs contours et leurs attitudes, que l’artiste s’était surtout appliqué à fixer. Chacun de ces corps traduisait d’une façon particulière un même état de soumission fatale, d’abandon de soi, comme d’esclavage joyeusement subi. Et de leur ensemble jaillissait une harmonie si pure, leurs formes étaient à la fois si légères et si nobles, qu’Eunice, en les apercevant, poussa d’abord un cri de surprise. Thomas entendit le cri, et la fièvre qui le brûlait s’exalta encore.

— C’est, comme tu vois, un fronton de temple ! — dit-il, après s’être rapproché de l’ébauche. — On m’a demandé un fronton pour le temple qu’on vient de construire, à l’entrée de la ville, en l’honneur de tous les dieux de la Grèce et du monde. Et voilà le sujet que j’ai choisi ! J’ai figuré la déesse de la Beauté, la seule éternelle entre les déesses grecques, recevant l’hommage de toutes les nations. Cette femme agenouillée à droite, c’est Rome conquérante, conquise à son tour. En face d’elle, j’ai placé l’Égypte ; et voici l’Inde, la Perse, voici ma patrie, la lointaine Galilée, se prosternant comme j’ai vu souvent se prosterner les jeunes filles, au seuil du temple, dans ma bourgade natale ! Je me suis appliqué à les animer toutes d’une expression propre, mais qui résultât de leur personne même, et non point de la diversité des costumes ni des attributs : de telle manière que mon œuvre eût l’unité qui sied aux belles œuvres. Cela, mon esquisse te permet déjà de le saisir ! Mais à présent il y a l’œuvre, dont cette esquisse n’est qu’un pauvre reflet, et que je vais, m’efforcer de réaliser. Demain j’aurai le bloc de marbre, et me remettrai au travail ! Je m’enfoncerai tout entier dans mon rêve ; je saurai tirer vivante, du fond de moi, l’idée que dès à présent j’y tiens enfermée ! Et un jour, Eunice, dans deux ou trois ans, dans dix ans s’il le faut, quand enfin mon rêve aura pris corps dans le marbre, ce jour-là tu pourras vraiment être fière de ton mari ! Regarde, par exemple, cette femme agenouillée, ici, qui relève la tête !…

Le doigt sur une des figures du groupe, Thomas se retourna vers sa femme, pour juger de l’effet produit sur elle par ses explications. Mais il vit que sa femme ne l’écoutait plus. Affaissée sur son siège, le visage penché contre le mur, elle pleurait, se fondait tout entière en de grosses larmes d’enfant. En vain elle avait essayé de joindre ses mains devant ses yeux, pour cacher ses larmes : elles passaient au-dessous, au travers ; la soie de sa tunique en était inondée. Point de soupirs, ni de sanglots : c’était comme si un chagrin trop vif l’eût anéantie, ne lui laissant de force que pour ces larmes muettes. Ce que voyant, Thomas frémit de pitié. Son art, sa solitude, le reste des choses, il les oublia. L’univers se réduisit pour lui, un instant, à l’image de sa femme qui souffrait et pleurait.

Alors, de même qu’autrefois ses yeux, son cœur se rouvrit. Il comprit que, pendant qu’il s’épuisait à produire des œuvres d’une beauté incertaine, incomplète, et en tout cas inutile, pendant qu’il dépensait toute son âme à l’entreprise ridicule de recommencer Phidias, un être de beauté vivante était là, près de lui, qui lui avait livré son corps et son âme afin qu’il pût goûter la jouissance merveilleuse de les recréer. Et lui, au lieu de la prendre doucement dans ses mains, comme le précieux et fragile joyau qu’elle était, il lui signifiait que deux ans, dix ans au besoin, il la laisserait se ternir, se corrompre peu à peu dans une oisiveté animale, jusqu’à ce qu’enfin elle mît tout son plaisir, comme sa sœur et ses amies, à entendre ou à répéter de stupides histoires ! Par compassion, pour le distraire de sa souffrance, elle lui avait fait don d’elle-même ; et ces larmes, où il la voyait à présent s’abîmer, c’était tout ce qu’il avait su lui offrir en échange !