Il comprit tout cela d’un seul coup, ou plutôt il en eut la vision immédiate ; un voile, simplement, était tombé de son cœur, et aussitôt tout cela lui était apparu. Il en resta d’abord atterré, comme un ivrogne qui, s’éveillant soudain, s’aperçoit qu’il a commis un meurtre pendant son ivresse. Puis, d’un mouvement irréfléchi, il saisit un marteau qui lui servait à dégrossir le marbre, et, revenant vers son groupe, il brisa une à une toutes les figures. Bientôt la déesse de la Beauté, l’Inde, la Perse, ne furent plus qu’un tas de poussière rouge, répandue sur les dalles. Seule à présent la petite Galilée restait encore prosternée devant lui, son œuvre favorite, où il avait cru mettre toute son angoisse avec tout son génie. Il la considéra un moment, puis le marteau descendit sur elle, la changea en poussière pour l’éternité. Après quoi Thomas, ayant accompli son doux sacrifice, courut s’agenouiller aux pieds de sa femme. Il lui prit les deux mains, il les couvrit de baisers, il y enfouit ses yeux, pour que ces chères mains essuyassent les larmes qu’il versait à son tour.
Et, à ce moment, un miracle se produisit en lui, si imprévu, si profond, et si bienfaisant, que, parmi ses larmes, il eut tout à coup sur les lèvres un sourire de joie. Il sentit qu’un sang nouveau coulait dans ses veines, que l’affreux goût de mort disparaissait de sa bouche, qu’en lui-même comme autour de lui fleurissait le printemps. Pour la première fois depuis que Jésus l’avait tiré du cercueil, il sentit que réellement, pleinement, délicieusement, il vivait ! Et c’est ainsi que, par la grâce toute-puissante de l’amour, le fils de la veuve de Naïm acheva enfin de ressusciter.
III
LA VIE
Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux que l’on aime.
(Saint Jean, XV, 13.)
Thomas était ressuscité, mais il ignorait tout de la vie, comme un nouveau-né : ce fut sa femme qui lui apprit tout. Il ne pouvait la voir, d’ailleurs, la faible et timide enfant qu’elle était, sans qu’il lui semblât qu’elle le portait dans ses bras, avec autant de sollicitude que l’avait fait sa mère, avec une sollicitude encore plus chaude, plus tendre, et plus efficace. Il trouvait auprès d’elle cet asile, immuable et sûr, que la déesse de l’Acropole s’était toujours refusée à lui accorder. Et Eunice, de son côté, plus profondément encore que jadis la vieille femme de Naïm, vivait de lui. Dès l’heure bienheureuse où l’amour les avait unis, ils s’étaient donné toute leur âme, l’un à l’autre ; de manière que non seulement ils avaient tous deux la même âme, mais que chacun avait pour ainsi dire une âme double, deux fois plus apte à recevoir la joie et rejeter la souffrance. Aussi ne pensaient-ils plus à pleurer, ni à s’ennuyer. Sans cesse davantage les choses leur offraient une réalité, et un charme que jamais, jusque-là, ils ne leur avaient soupçonnés ; tout les attirait, tout les amusait, en leur fournissant l’occasion d’une pensée commune ; et pendant qu’Eunice, avec la curiosité confiante d’une petite fille, pressait son mari de questions où souvent il ne savait que répondre, lui, dans les grands yeux noirs de sa femme, mieux que dans tous les livres il apprenait la vie.
Il en apprenait, du moins, ce que sa nature et ses habitudes lui permettaient d’en comprendre. S’il avait eu le goût de l’argent, sa femme, aimée de lui, l’aurait aidé à faire fortune ; s’il avait eu le goût de la gloire, elle aurait découvert, d’instinct, et lui aurait enseigné les faciles artifices qui procurent la gloire : car l’amour prête au cœur de la femme une science universelle. Mais, le jeune homme se trouvait n’avoir de goût pour rien au monde que pour la beauté. Il avait pu renoncer à son art ; chaque jour il s’estimait plus sage d’y avoir renoncé, en songeant de quel trésor, trop longtemps, cet art l’avait privé ; mais il était fait de telle sorte que, ne s’intéressant ni à l’origine des choses, ni à leur substance, ni à leur utilité, leur beauté seule avait de quoi le toucher. C’est donc la beauté de la vie que sa femme eut pour mission de lui enseigner.
Un jour, peu de temps après sa résurrection, il la conduisit au temple de Minerve. Lorsqu’il y était venu d’abord, le soir de son arrivée à Athènes, il avait demandé aux figures de marbre de combler, ou en tout cas de lui faire oublier, le vide douloureux qu’il sentait au fond de soi. Plus tard, s’étant déjà familiarisé avec elles, il leur avait demandé de le renseigner sur la période la plus magnifique de l’art athénien. En quoi différaient-elles des œuvres qui les avaient précédées et suivies ? Et quelle part avait prise, dans leur exécution, le maître Phidias, quelle part les divers élèves qui avaient travaillé sous ses ordres ? Plus tard encore, devenu sculpteur à son tour, il leur avait demandé des règles, des procédés, le moyen de les contrefaire honorablement. Jamais il ne les avait revues sans réclamer d’elles un conseil, une leçon, ou quelque autre service : fâcheuse condition pour jouir de leur beauté. Mais maintenant, debout devant elles, il ne leur demandait rien que de plaire à deux yeux noirs qui lui étaient plus chers que ses propres yeux. C’est avec les jeunes yeux d’Eunice qu’il les considérait, s’efforçant, comme elle, de laisser simplement agir sur lui le mélange harmonieux de leurs formes et des plis de leurs robes. Il ne voyait plus en elles ni des déesses, ni des modèles, ni les amies qu’il s’était naguère imaginé qu’elles seraient pour lui : mais d’autant plus il était à l’aise pour sentir combien elles étaient belles, quelle grâce s’alliait à leur sérénité ! Sans compter qu’en échange des explications qu’il donnait à sa femme, celle-ci, toute tremblante d’un plaisir qui aussitôt se répandait en lui, ne cessait point de lui signaler mille nuances délicates, de ces nuances que seuls ses yeux de femme pouvaient apercevoir. Ainsi, par le miracle de leur amour, ils se révélaient l’un à l’autre la beauté artistique. Et Thomas songeait avec compassion aux malheureux qui, en s’acharnant à produire des œuvres nouvelles, non seulement renonçaient pour soi au bonheur de vivre, mais achevaient de pervertir le reste des hommes ; car la beauté était là, créée une fois pour toutes par le génie de Phidias ; et toutes les œuvres qu’on avait produites, depuis Phidias, n’avaient servi qu’à détourner les hommes de venir s’abreuver à cette source éternelle.
Phidias lui-même, d’ailleurs, avec tout son génie, peut-être avait-il détourné les hommes d’une source de beauté plus divine encore ? C’est ce que se dit Thomas quand, au sortir du Parthénon, il vit se refléter dans les yeux d’Eunice l’admirable paysage qui les entourait. La ville était derrière eux : à peine si, par instants, ils entendaient un lointain écho de sa rumeur inutile. A droite, doucement, brillait la mer, une tache d’argent sous le ciel doré. Et devant eux, dans la paix recueillie d’un soir de printemps, s’étalait un grand amphithéâtre de collines, toutes plantées de citronniers, d’oliviers, de pins, jeunes et gaies comme les torrents qui coulaient à leurs pieds. Tout cela était infiniment pur, élégant, harmonieux, et avec un caractère d’éternité souriante et bonne qui manquait aux plus nobles figures des frontons de l’Acropole. Les montagnes même, au loin, se découpant en arêtes grises où l’ombre du soleil venait creuser de larges sillons bleus, ces masses énormes n’avaient rien de triste ni de malveillant. « Nous ne sommes ici que pour vous abriter du vent, semblaient-elles dire à Thomas et à Eunice, pour borner l’horizon de votre vie, pour vous rappeler que vous devez vous être, l’un à l’autre, un univers entier ! » Et Thomas, suivant leur conseil, se serrait plus étroitement contre sa jeune femme. Il apprenait d’elle à faire taire sa pensée, à subir sans résistance l’impression des choses. Après la beauté de l’art, la beauté de la nature se révélait à lui.
La beauté de la nature inanimée, et celle aussi de la nature vivante : car, s’étant mis à tout voir avec les yeux d’Eunice, il ne pouvait manquer de découvrir le charme profond du monde des bêtes, que la jeune femme avait senti et aimé depuis son enfance. Elle avait pour les bêtes une tendresse si sincère que toutes, aussitôt, le devinaient et lui en savaient gré. Les chiens, lorsqu’elle passait, levaient sur elle des regards d’amis ; les ânes tendaient le cou vers elle, comme s’ils désiraient qu’elle les caressât. Cela seul aurait suffi pour les rendre chers à Thomas ; et c’est cela, sans doute, qui avait attiré son attention sur eux. Mais alors il s’aperçut qu’il n’y avait pas un de ces animaux qui ne fût, à sa façon, une source infinie de joie pour les yeux. Les oiseaux que sa femme lui avait donnés, par exemple, ils apportaient à leurs moindres mouvements une grâce plus souple, plus légère, et plus raffinée, que les plus gracieuses figures des Lysippe et des Polyclès. Et de nouveau, tout en plaignant les successeurs de ces habiles artistes, Thomas s’étonnait du détestable pouvoir qu’ils avaient eu pour vicier, dans le cœur des hommes, le sens de la beauté.
Plus que tout, cependant, c’était la beauté de sa femme elle-même qui lui plaisait à voir. Une fleur vivante : telle, sans cesse, davantage, elle lui apparaissait. Ou plutôt elle ne lui apparaissait telle que depuis que leurs deux êtres s’étaient fondus l’un dans l’autre ; et le jeune homme rougissait de honte au souvenir de l’image grossière qu’autrefois il s’en était faite. Il n’en était plus, désormais, à ne désirer d’elle qu’une caresse d’un moment : il la voulait toute, pour l’enchantement de chacun de ses sens ; il voulait le sourire de ses yeux, la chanson de sa voix, le parfum de ses lèvres, et, plus ardemment encore peut-être, le parfum de son cœur. Le contact de sa chair ne lui représentait désormais qu’un plaisir entre des milliers de plaisirs ; et, quelque délicieux que lui fussent ses baisers, leur délice n’était rien en comparaison du bonheur qu’il trouvait à regarder, à écouter, à rêver avec elle. Par là son amour s’était élevé jusqu’en dehors du temps : il avait pris dans son âme des racines si larges que des siècles auraient pu passer sur lui sans l’ébranler. Et Thomas ne se contentait pas de jouir de cette précieuse beauté qui s’offrait à lui : il travaillait de toutes ses forces à la développer, s’occupant avec une égale ferveur des robes d’Eunice et de ses sentiments, afin de réaliser en elle, mieux qu’il n’avait su faire dans ses groupes de marbre, son simple et harmonieux idéal de perfection artistique.