Ainsi vivait ce jeune couple, enivré d’amour. Et je mentirais en n’ajoutant pas que, souvent, de légères querelles surgissaient entre eux. Elles naissaient à propos de tout et de rien, à propos d’une tunique qu’Eunice voulait mettre et que son mari jugeait trop voyante, à propos d’une amie d’enfance dont elle parlait, par hasard, avec un tel accent d’affection qu’aussitôt son mari s’imaginait qu’elle tenait à elle plus qu’à lui. Sur quoi l’on se boudait, et la jeune femme était prête à pleurer, et son mari avait le sentiment qu’un fossé allait, à jamais, le séparer de sa bien-aimée. Mais, dès l’instant suivant, c’était tantôt lui, tantôt elle, qui donnait le signal de la réconciliation. Et non seulement chacune de ces réconciliations était pour eux l’occasion d’une tendresse plus chaude ; mais tous deux s’avouaient encore que leur brouille même les avait rapprochés, comme s’ils n’eussent reculé d’un pas que pour mieux faire, ensuite, deux grands pas l’un vers l’autre.

Chacune de leurs journées s’écoulait rapide et pleine, active et reposante, plus belle dans sa réalité que les plus beaux rêves. Lorsque l’argent manquait, Thomas ébauchait une statuette, une amphore d’argile : ils l’achevaient ensemble, en se riant l’un à l’autre, après quoi ils allaient ensemble la vendre au marché. Et puis, à mesure qu’ils s’aimaient plus fort, ils s’apercevaient moins du manque d’argent.

Parfois seulement, à mesure qu’ils s’aimaient plus fort, une ombre de regret venait tout à coup traverser leur joie. Car ils songeaient au mage de Nazareth qui, en rappelant Thomas de la nuit de son tombeau, les avait tous deux éveillés à la vie ; et ils s’affligeaient de ne rien connaître de lui que ce cher miracle. Qui était-il ? Pour quelle œuvre les dieux charitables l’avaient-ils envoyé ? Ou bien lui-même était-il vraiment un dieu, comme Thomas se souvenait de le lui avoir entendu reprocher, en manière d’ironie, par un riche pharisien de Jérusalem ? Mage ou dieu, toute l’âme des deux jeunes gens aspirait vers lui. Ils auraient aimé à remettre pieusement sous sa garde cet amour et ce bonheur qu’il leur avait donnés. Et, sans vouloir se l’avouer, tous deux avaient l’idée que, faute de pouvoir le faire, leur bonheur, et leur amour même, resteraient toujours incomplets.


Mais Jésus veillait sur eux, ainsi qu’il avait daigné le promettre à la veuve de Naïm sur son lit de mort. Un jour que leur promenade les avait menés à l’Aréopage, ils virent un petit homme, chauve et barbu, qui, monté sur la tribune, haranguait la foule des badauds athéniens. Il leur disait qu’il était Juif, qu’il s’appelait Paul, et qu’il venait leur annoncer un dieu inconnu. Ce dieu n’était point, comme les leurs, une idole de bois ou de pierre : c’était l’esprit universel, l’unique origine des choses et leur unique fin ; et « tous les hommes, — ajoutait-il avec une éloquence dont Thomas ne put s’empêcher de frémir, — tous les hommes ne sont, ne vivent, ne se meuvent qu’en lui ». Puis il affirmait que ce Dieu, pour sauver les hommes, avait revêtu un corps d’homme et était descendu sur la terre. Il avait fourni aux Juifs les preuves les plus éclatantes de sa divinité, guérissant les malades, ressuscitant les morts… Mais, à ces mots, un grand éclat de rire avait interrompu l’étranger. « C’est bon, lui avait crié l’assistance, tu nous raconteras une autre fois la suite de ton histoire ! » Seuls, ou à peu près, le ressuscité de Naïm et sa jeune femme ne songeaient pas à rire. Et cependant leurs cœurs tremblaient joyeusement, car tout de suite ils avaient reconnu qui était ce Dieu vivant dont parlait Saint Paul.

Ils reçurent le baptême quelques jours après, et une nouvelle source de délice s’ouvrit devant eux. Non seulement, en effet, ils avaient appris à connaître leur bienfaiteur divin, non seulement ils avaient acquis désormais, grâce à lui, toute la somme de vérité que l’homme doit et qu’il peut posséder, mais voici que, dans la doctrine de Jésus, une beauté leur apparaissait, plus haute, plus parfaite, que tout ce que le monde ou leurs rêves leur avaient fait concevoir ! Nourrir ceux qui ont faim et consoler ceux qui souffrent, demander pardon des offenses qu’on a subies, renoncer à soi pour vivre dans les autres : tout cela n’était pas seulement le sûr moyen d’atteindre au bonheur, tout cela était beau, prodigieusement beau, si beau qu’ils sentaient bien que, jusqu’à la fin des siècles, les hommes ne se fatigueraient pas d’en subir l’attrait. Sans compter le précepte que Thomas se rappelait, avec orgueil, avoir un jour entendu des lèvres mêmes du Sauveur : « Aimez-vous, donnez votre vie pour ceux que vous aimez. » Le jeune homme comprenait, maintenant, pourquoi l’humble image de sa mère l’avait toujours ému autant, sinon davantage, que les nobles déesses du fronton de l’Acropole. Et sa femme, l’adorable créature dont les yeux noirs illuminaient sa vie, n’était-ce point surtout le parfum de son cœur qu’il aimait en elle ?


Leur conversion faillit pourtant mêler un peu de tristesse à toute la joie qu’elle leur apportait. Ils rentraient chez eux, un soir d’automne, après avoir passé la journée dans un village de la montagne où il y avait une pauvre femme malade qu’ils nourrissaient et soignaient. Comme les jours précédents, Eunice avait tenu compagnie à la malade, pendant que Thomas jouait avec las deux enfants : ou, du moins, c’était ainsi qu’ils croyaient avoir fait, tandis qu’en réalité Thomas, comme les jours précédents, s’était borné à écouter, avec les deux petits, les chansons et les contes de sa jeune femme ; car pour toute la pratique de la vie, décidément, lui-même, n’était près d’elle qu’un petit garçon. Puis une voisine les avait remplacés, et ils s’étaient mis en route pour retourner chez eux. Mais ils marchaient d’un pas lourd et lent, sans se sourire, presque sans se parler. Et quand ils arrivèrent au haut du sentier où, chaque soir, ils avaient coutume de s’arrêter un moment pour assister aux derniers jeux du soleil avec les bois et la mer, Thomas, les bras tendus vers sa femme, vit qu’elle hésitait à venir dans ses bras. Il devina que, cette fois, comme toujours, alors qu’il s’efforçait de cacher au fond de son âme la pensée qui le préoccupait, Eunice, au fond de l’âme, avait déjà la même pensée.

Assis en face l’un de l’autre, aux deux côtés du sentier, ils s’avouèrent en rougissant leur commune pensée. Sous l’influence de leur foi nouvelle un scrupule, peu à peu, les avait envahis : ils se demandaient si Jésus n’allait pas s’offenser de l’excès de leur amour. Non que saint Paul les en eût blâmés, dans les fréquents entretiens qu’il avait eus avec eux, avant son départ d’Athènes : mais il y avait dans les paroles de l’apôtre, comme dans tous ses actes, quelque chose d’austère qui les inquiétait. Ne lui avaient-ils pas entendu dire, au sujet du mariage, que la femme chrétienne devait « craindre » son mari ? Le craindre ! Eunice songeait avec angoisse que, quoi qu’elle fît, jamais elle ne saurait se forcer à craindre Thomas. Était-ce donc un péché de s’être abandonnée à lui tout entière, au point de ne plus faire avec lui qu’un seul être, au point de ne pouvoir plus vivre qu’en se serrant contre lui ? Et Thomas se disait que Jésus, sans doute, lui avait enseigné l’amour, mais un amour plus haut et plus vaste, un amour qui, s’étendant à tous les hommes, exigeait pour tous une tendresse égale. Oui, ils auraient désormais à changer leur vie, s’ils voulaient la consacrer pleinement au service de Dieu ! Ils auraient à séparer leur chair et leurs cœurs, à rompre le lien trop étroit dont ils s’étaient liés ! ils le sentaient, et ils s’y résignaient : car il n’y avait point de sacrifice où ils ne fussent prêts pour se rendre dignes de leur bienfaiteur. Mais ils restaient assis au bord du sentier, en silence et la tête baissée, chacun d’eux s’alarmant que l’autre ne découvrît, sur son visage, la trace du chagrin qui les accablait.