C’est à peine s’ils eurent la force, ce soir-là, d’aller rejoindre la petite troupe de leurs frères chrétiens, dans la maison où ils avaient coutume de se réunir tous les soirs. Lorsqu’ils y entrèrent, la maison était déjà remplie et l’office avait commencé. Debout sous la lampe, le vieux potier qui faisait fonction de prêtre s’occupait à lire, suivant l’usage, quelques-uns des discours de Jésus, tels que les avait recueillis l’apôtre Matthieu. Et, tandis que les deux jeunes gens palpitaient d’émotion, ressaisis jusqu’au fond de leurs cœurs par la pénétrante beauté de la parole divine, le prêtre ouvrit le livre à un autre endroit, où il lut ce qui suit : Des Pharisiens vinrent à Jésus, et, pour le tenter, lui dirent : « Est-il permis à l’homme marié de se séparer de sa femme pour quelque cause que ce soit ? » Et Jésus leur répondit : « N’avez-vous pas lu que Dieu a, dès l’origine, créé l’homme avec la femme ? N’avez-vous pas lu qu’il a ordonné à l’homme de quitter son père et sa mère pour s’unir à sa femme, de façon que ceux qui sont deux ne forment qu’une seule chair ? Voilà ce qui est écrit : et, par conséquent, le mari et la femme ne sont plus deux chairs, mais une seule et même chair. Que l’homme n’ose donc point séparer ce que Dieu a joint ! »
Thomas sentit tout à coup la petite main d’Eunice qui, dans l’ombre, cherchait sa main. Ils se regardèrent, les yeux gonflés de larmes ; et un grand flot de bonheur les inonda tous les deux.
IV
LA VOLONTÉ DE DIEU
Je suis la résurrection et la vie. Quiconque croit en moi, même s’il est mort, vivra. Et quiconque vit, s’il croit en moi, restera vivant pour l’éternité.
(Saint Jean, XI, 26 et 27.)
Et de même que, par l’amour, s’était révélée au ressuscité de Naïm la beauté de la vie, c’est l’amour qui lui révéla aussi la beauté de la mort.
La pauvre femme que soignait Eunice avait une maladie de langueur. Elle toussait, crachait, se plaignait d’une boule de feu qui lui écrasait la poitrine. Elle guérit pourtant, à force de soins, car son mal ne lui était venu que d’un excès de travail et de privations ; mais Eunice, à son tour, fut prise du même mal.
Bientôt son mari crut observer que leurs promenades la fatiguaient. Elle avait perdu son agilité de jeune chèvre, toujours prête à sauter d’un rocher sur l’autre. Lorsqu’ils montaient à l’Acropole, maintenant, souvent elle était forcée de s’asseoir à mi-côte pour retrouver son souffle. Mais elle s’était si complètement déshabituée de penser à soi qu’elle ne s’apercevait pas de ces signes de faiblesse ; et Thomas, qui s’en apercevait, se rassurait à la sentir tous les jours plus vivante et plus gaie. Ou bien, s’il manifestait quelque inquiétude, elle lui répondait en riant que c’était l’âge qui l’avait affaiblie. « Notre temps a passé tellement vite, disait-elle, que nous aurons vieilli sans nous en douter ! »
Elle ne s’émut pas davantage quand ses bagues lui tombèrent des doigts. Elle avait voulu vendre ses bagues avec le reste de ses bijoux, après son baptême, et en distribuer le produit aux pauvres : Thomas avait eu grand-peine à obtenir qu’elle en conservât au moins deux, qu’il lui avait données pendant leurs fiançailles. Quand elle les vit tomber de ses doigts, elle crut le plus sérieusement du monde que c’était un ordre de Dieu, qui lui enjoignait de se dépouiller de ce dernier luxe au profit des pauvres. Et Thomas l’aimait si fort qu’il le crut aussi.
Une nuit, dans le lit où ils couchaient l’un près de l’autre, il sentit que tout le corps de sa femme brûlait comme un brasier. Elle avait soif, et aucune boisson ne la désaltérait ; elle se tournait, se retournait, ne parvenait pas à dormir. A l’aube enfin elle s’endormit ; mais lorsque son mari se réveilla, quelques heures plus tard, elle était penchée sur lui, toute tremblante, le considérant avec de grands yeux effrayés. « A quel affreux cauchemar je viens d’échapper ! lui dit-elle. Je rêvais que tu étais mort, et que je restais seule, ici, couchée dans notre lit ! » C’est ce jour-là que, pour la première fois, Thomas eut un instant l’idée qu’elle pouvait mourir.
Pendant plusieurs semaines, la fièvre reparut tous les soirs. Puis, brusquement, elle s’arrêta. La jeune femme regagna des forces ; ils purent recommencer leurs promenades, leurs visites aux pauvres. Leurs frères chrétiens eurent le bonheur de les voir de nouveau prendre leur part des offices sacrés, où, lorsqu’Eunice n’y assistait pas, il semblait à chacun que les cierges brillaient d’un éclat moins vif, et que les fleurs, sur l’autel, avaient moins de parfum. Et ni le retour de la fièvre, ni la fréquence croissante des accès de toux, ni, bientôt, l’impossibilité où fut la malade de se lever de son lit, rien ne prévalut désormais contre le souvenir de ces charmantes semaines de convalescence. D’un jour à l’autre, certainement, un mieux pareil allait se reproduire, cette fois pour ne plus cesser ! Eunice, du moins, l’affirmait, avec mille beaux projets d’emploi de leur temps après la guérison. Le croyait-elle, au fond de son cœur, autant qu’elle l’affirmait ? Oui, sans doute : car son mari, qui sentait toutes choses comme elle, avait au fond de son cœur la même certitude. De telle sorte que tous deux, s’étant depuis longtemps accoutumés à régler leurs désirs sur les circonstances, ou plutôt s’étant accoutumés à ne rien désirer que leur seul amour, s’arrangeaient, en somme, aussi aisément de la maladie que de la santé. Mais un matin Eunice, que la douce chaleur d’un soleil de printemps avait un peu ranimée, demanda à son mari de lui donner son miroir et ses peignes, pour « se faire belle ». Et à peine se fut-elle regardée dans le miroir qu’elle jeta un grand cri, un cri où se mêlaient une frayeur, une angoisse, une détresse infinies. Elle venait d’apercevoir, tout à coup, les deux rides profondes que la maladie avait creusées sur ses tempes : et elle avait compris qu’elle allait mourir. Haletante, frissonnante, les yeux dilatés d’horreur, elle se redressa dans son lit. « Par pitié, disait-elle à Thomas, par pitié secours-moi, fais en sorte que je puisse vivre encore quelque temps ! Va demander au prêtre s’il ne connaît pas un moyen de me sauver ! Dis-lui que je suis trop jeune pour mourir, que je t’aime trop, que j’ai trop besoin de rester près de toi ! On m’a parlé d’une vieille femme, dans la montagne, qui sait guérir toutes les maladies. Par pitié, va chez elle, obtiens d’elle que je ne meure pas ! Garde-moi en vie, mon bien-aimé ! Ne me quitte pas, serre-moi dans tes bras, empêche la mort d’approcher de moi ! » Et elle pleurait, elle joignait ses mains, elle fixait sur lui ses grands yeux suppliants. « Par pitié ! » sans cesse elle répétait ces mots, qui, sans cesse, creusaient d’une entaille plus aiguë le cœur de son mari.