Non moins que les livres manuscrits et imprimés, les collections de médailles et d’estampes installées par ses soins dans la Bibliothèque du roi étaient l’objet de la sollicitude du grand ministre. Aux antiquités provenant du cabinet de Gaston d’Orléans, s’ajoutèrent successivement et par voie d’acquisition, les médailles de Pierre Seguyn, doyen de Saint-Germain (1669), le cabinet de M. Lauthier, d’Aix (1670), les collections de M. Tardieu, lieutenant-général, celles de M. de Sere, conseiller d’Etat, du comte de Brienne, la suite de médailles modernes de MM. Le Charron et de Trouenne, dans lesquelles étaient venues se fondre une partie des raretés de Peiresc et les pierres gravées de Bagarris. Le fameux cachet dit de Michel-Ange appartenait à cette dernière collection.

A côté de la collection de Marolles, Colbert, autant pour favoriser l’accroissement du cabinet des estampes, que pour encourager les arts, eut l’idée de confier aux artistes contemporains le soin de reproduire par la gravure les œuvres célèbres des peintres de l’époque ou du siècle précédent et les événements les plus remarquables du règne. Dirigée par Nicolas Clément avec l’aide de Goyton, l’imprimeur du roi, l’entreprise réussit pleinement. En treize ans, de 1670 à 1683, près de 1,000 pièces furent gravées; leur ensemble est connu sous le nom de Cabinet du Roi; elles furent, par ordre de Colbert, déposées dans la Bibliothèque, ainsi que les planches en cuivre qui avaient servi à ces reproductions. Ces planches y restèrent jusqu’en 1812, époque où elles passèrent à l’Administration des Musées.

Colbert ne se borna pas à rechercher tout ce qui pouvait, en France, contribuer au développement de la Bibliothèque; il voulut que les intérêts de ce grand établissement fussent également servis à l’étranger. Fort des pouvoirs dont il disposait, il réalisa ses bienveillantes intentions, soit en donnant à des savants des missions spéciales, soit en signalant aux représentants de la France à l’étranger ce qu’il croyait devoir être utile aux collections royales.

Au savant voyageur Vaillant il confia la mission de parcourir l’Italie, la Grèce, l’Egypte, la Perse, pour y recueillir des médailles. Vaillant en rapporta un nombre considérable, «le nouveau cabinet du Roi, dit Le Prince, en fut presque augmenté de moitié.» MM. de Monceaux et Laîné explorèrent l’Orient. Aux termes des instructions rédigées par Carcavy le 30 décembre 1667, ils avaient à rechercher «de bons manuscrits anciens en grec, en arabe, en persan et autres langues orientales, excepté en hébreu parce que nous en avons icy quantité.» Ils devaient aussi faire rechercher de beaux maroquins dont les peaux vertes ou incarnates soient grandes, en sorte qu’on puisse prendre commodément dans chacune la rellieure de deux grands livres in-folio.» Le P. Jean Wansleb, chargé de visiter la Turquie, y acheta 630 manuscrits orientaux et 30 manuscrits grecs. Paul Lucas, Jean-François Lacroix, Nointel, reçurent également des missions en Orient et procurèrent à la Bibliothèque des manuscrits et des médailles. En 1678, le célèbre Cassini envoyait d’Italie 800 livres de mathématiques et 16 manuscrits, tandis que Verjus ramassait 240 volumes en Portugal.

D’aussi prodigieux accroissements nécessitaient des mesures d’ordre et de conservation. Celui qui avait rétabli la régularité dans le service des finances n’était pas homme à les négliger. Ce fut Nicolas Clément qui fut chargé de la mise en ordre des collections et des travaux de catalogue. Depuis l’inventaire de 1645, le nombre des volumes manuscrits et surtout des volumes imprimés était devenu si élevé qu’il était impossible de l’utiliser pour un nouveau travail. En neuf années, de 1675 à 1684, Clément parvint à faire le catalogue des livres imprimés, alors au nombre de près de 40,000. Divisé, suivant la matière des ouvrages, en vingt-trois séries, à chacune desquelles fut affectée une lettre de l’alphabet, il remplit sept volumes rédigés sur un plan méthodique et six volumes de table alphabétique. Pour les manuscrits, Clément les partagea, d’après la langue, en seize classes ou fonds, et il assigna à chaque division, en tenant compte des formats et de la matière, un certain nombre de cotes qui, pour l’ensemble du catalogue, allaient du no 1 au no 10542. Ces travaux considérables et bien faits ont d’autant plus d’importance qu’avec quelques modifications ils ont servi de règle aux classements et aux catalogues postérieurs. Encore de nos jours, tous les livres du département des imprimés sont répartis, en raison du sujet qui y est traité, en catégories désignées par les lettres de l’alphabet. Pour les parties qui n’ont pu être traitées dans ces derniers temps, le cadre tracé par Clément est resté à peu près le même et les indications données par son catalogue sont toujours de la plus grande utilité.

Tels furent les résultats atteints par Colbert, à l’intérieur et à l’extérieur, dans son administration de la Bibliothèque. De son temps même, la grandeur et l’éclat de ses services ne furent pas méconnus; «Monsieur Colbert, disait un contemporain, n’oublie rien de tout ce qu’il faut pour augmenter et embellir la Bibliothèque, afin de contenter la généreuse inclination de son maître[8]». Aussi avait-il le droit d’être fier, quand, en 1681, le roi vint visiter cet établissement, dès lors sans rival dans le monde, et par cette démarche solennelle, témoigner sa satisfaction et rendre justice à son ministre. «Sa Majesté y vint accompagné de Monseigneur, de Monsieur, de M. le Prince et des plus grands seigneurs de la Cour. Après que le Ministre eût montré ce qui était le plus capable d’attirer l’attention, le roi fit aussi l’honneur à l’Académie des Sciences d’assister à une de ses assemblées qu’elle tenait encore dans la Bibliothèque[9]

Colbert mourut en 1683; la même année, Pierre de Carcavy se retira. C’était encore une grande perte pour la Bibliothèque à laquelle il avait rendu d’importants services. Associé aux projets du ministre, nul plus activement que lui n’en avait secondé et poursuivi la réalisation.

DE LA MORT DE COLBERT A LA MORT DE LOUVOIS (1683-1691.)

Louvois, en succédant à Colbert comme surintendant des bâtiments, eut la Bibliothèque dans ses attributions. Cet événement fut suivi de plusieurs modifications dans le personnel. A ce moment, Jérôme Bignon avait encore la charge de maître de la librairie; celle de garde de la librairie était occupée par Louis Colbert, fils du ministre, qui avait été nommé par son père en 1676. Louvois acheta les deux charges et les fit conférer à son fils, âgé de 9 ans, Camille Le Tellier, plus tard abbé de Louvois. L’abbé Gallois, un protégé de Colbert, avait succédé à Carcavy, il fut remplacé par l’abbé Varès, qui lui-même quitta la Bibliothèque en 1684. A la retraite de ce dernier, l’orientaliste Melchisédec Thévenot fut nommé garde de la librairie.

En attendant que son fils fût en âge de remplir ses fonctions, Louvois prit en main la gestion des affaires de la Bibliothèque, et, dirigé par son frère, l’archevêque de Reims, il s’efforça de marcher sur les traces de Colbert. Comme son prédécesseur, il encouragea le zèle des savants et des agents diplomatiques qui faisaient à l’étranger des recherches pour la Bibliothèque. Ses instructions, sans être aussi fructueuses que celles de Colbert, ne restèrent pas sans résultat pour nos collections. En Italie, le célèbre Mabillon recueillit une cinquantaine de manuscrits et plus de 4,000 volumes imprimés pendant que dom Estiennot faisait exécuter des copies à Rome. MM. D’Avaur et d’Alencé en Hollande, M. d’Obeil en Angleterre, M. de la Piquetière en Suède, achetèrent un grand nombre de livres imprimés pour le compte du gouvernement français. L’ambassadeur de France à Constantinople, Girardin, procura à la Bibliothèque, moyennant 400 écus, quinze manuscrits grecs et un latin provenant de la Bibliothèque du Sérail. «En attendant le mémoire de M. Thévenot des livres orientaux que vous désirez pour la Bibliothèque du roi, écrivait-il le 15 septembre 1687 à Louvois, je travailleray, Monsieur, à rechercher ceux mentionnez dans celuy que vous m’avez fait l’honneur de m’adresser par vostre lettre du 5 juillet.» Girardin ne fit plus d’autre envoi, mais le séjour de Galland à Constantinople et les recommandations de Louvois valurent encore à la Bibliothèque une trentaine de manuscrits grecs et orientaux.