Les acquisitions poursuivies à l’étranger n’empêchaient pas celles qui pouvaient être faites en France. Déjà, en 1683, sur l’ordre du roi, la Bibliothèque avait reçu les papiers de Mézeray trouvés chez lui après sa mort. En 1685, Le Pelletier, contrôleur général des finances, fit remettre douze volumes d’extraits du Trésor des chartes de Bretagne. Cet envoi fut suivi de l’acquisition des manuscrits de Chantereau Lefèvre, intendant de Lorraine, collection qui comprenait 42 volumes relatifs au duché de Lorraine, et de l’entrée de 125 volumes provenant de la bibliothèque de N. Rigault.
Il y avait pour nos collections une source d’accroissements plus féconde et moins onéreuse que les acquisitions dans les règlements qui ordonnaient la remise à la Bibliothèque de tout livre imprimé. Mais ces prescriptions, bien que confirmées à différentes reprises et récemment encore par Colbert, étaient assez irrégulièrement exécutées. Louvois renouvela la mesure en accentuant le caractère de sévérité qu’elle impliquait. Par un arrêt du Conseil du 31 janvier 1689 le roi ordonne «que tous les auteurs, libraires, imprimeurs et graveurs qui ont obtenu des privilèges du roi depuis l’année 1652, pour faire imprimer des livres ou graver des estampes, et qui n’ont pas fourni des exemplaires desdits livres et estampes pour la Bibliothèque de Sa Majesté seront tenus de fournir au garde de ladite Bibliothèque lesdits exemplaires quinze jours après la signification du présent arrêt faite aux syndics de leurs communautés, sous peine de confiscation de tous lesdits livres et estampes et de l’amende de quinze cens livres.» Ces rigoureuses dispositions, qui avaient leur effet non-seulement pour le présent, mais encore pour un passé de trente-sept années, portèrent leurs fruits. Elles procurèrent à la Bibliothèque un nombre considérable de volumes imprimés qui avaient échappé aux prescriptions royales, et l’application qui en fut faite pour la première fois aux productions de la gravure, profita particulièrement à cette série de nos collections qui s’augmenta ainsi de toutes les œuvres des artistes du XVIIe siècle.
En montrant cette sollicitude pour les collections royales, Louvois sans doute était sincère et obéissait à ses goûts «d’honnête homme», comme on disait au XVIIe siècle. Il était toutefois trop habile courtisan pour que son zèle ne fût pas singulièrement stimulé par le désir et la certitude de plaire au roi. L’intérêt que Louis XIV portait à la Bibliothèque semblait en effet augmenter de jour en jour et les médailles notamment attiraient sa curiosité. Aussi Louvois prenait-il toutes les mesures propres à la satisfaire. Le roi avait pour médecin un savant antiquaire, Rainssant, de Reims, qui par la direction de ses études et par son assiduité auprès du prince avait contribué à développer le goût de celui-ci pour les médailles. C’est lui qui, après la retraite de Carcavy, fut chargé de la garde du Cabinet et pourvu du titre «d’antiquaire et garde des médailles de Sa Majesté.» Puis, en 1684, pour mettre les objets immédiatement à la portée du roi, Louvois ordonna le transport à Versailles de toutes les collections de médailles et d’antiquités. Elles y furent installées au château dans une pièce voisine de l’appartement de Louis XIV, «qui prenait plaisir à venir presque tous les jours au sortir de la messe dans ce cabinet.» Rainssant, qui s’était adjoint Oudinet, son parent, s’occupa de les y classer pendant que Louvois s’efforçait d’en augmenter le nombre. Il envoya à cet effet des instructions aux ambassadeurs et continua les missions des savants à l’étranger.
Le Cabinet s’enrichit successivement de la collection de médailles d’or et de bronze formée par le duc de Verneuil, de la suite de médailles en or acquise de M. de Monjoux, d’une série, alors unique en Europe, de 200 médailles des rois de Syrie, de 200 pièces de monnaie des rois de France offertes par le président de Harlay. En même temps l’abbé Bizot recueillait des monnaies modernes achetées pour le compte du roi à l’étranger, M. Fesch donnait une pierre gravée du plus grand prix, et les bénédictins de St-Evre de Toul faisaient présent du célèbre camée représentant l’apothéose de Germanicus. Si la distraction ordonnée par Louvois portait atteinte à l’intégrité de notre grand dépôt, elle ne nuisait pas, on le voit, à la prospérité du Cabinet des Médailles dont le roi rehaussait encore l’éclat par sa haute protection.
L’impulsion donnée par Colbert était donc dignement continuée par Louvois; elle s’étendit aux catalogues, dont la confection fut, sous l’administration du nouveau ministre, activement poursuivie. Clément reprit son premier travail qui n’était plus à jour; il acheva en 1688 un second catalogue des livres imprimés qui remplit quatorze volumes et dont la table alphabétique en 21 volumes fut mise au net plus tard, en 1721, par Buvat. L’inventaire des manuscrits de 1682 avait besoin d’être revu et complété. Cette tâche fut accomplie par des savants que leurs études spéciales désignaient pour ce travail. L’israélite converti, Louis de Compiègne, qui était en relations avec Bossuet, fut chargé des manuscrits hébreux. L’abbé Renaudot revit son travail et commença le catalogue des manuscrits syriaques. D’Herbelot s’occupa des manuscrits arabes, Dipy et Petis de la Croix des manuscrits turcs et persans, Du Cange, Cotelier des manuscrits grecs. Mabillon, Ruinart et d’autres religieux de St-Germain-des-Prés, participèrent à l’inventaire des manuscrits latins. Ces savants composèrent ainsi 8 volumes de notices d’une grande exactitude qui servirent de base au catalogue imprimé de 1739.
Dans son catalogue de 1688, Clément nous apprend que la Bibliothèque renfermait à cette époque 43,000 volumes imprimés; les manuscrits s’élevaient à plus de dix mille, et de même que naguères rue de la Harpe, l’emplacement commençait à manquer rue Vivienne. La question du transport des collections dans un endroit plus vaste et plus susceptible d’agrandissements se posa dans l’esprit de Louvois comme elle était venue à celui de Colbert. Une occasion bonne à saisir se présentait. Le roi venait de faire l’acquisition de l’hôtel Vendôme, et l’idée d’y installer nos collections était de nature à répondre à la fois au caractère monumental des bâtiments qu’on devait construire sur l’emplacement de cet hôtel, aux besoins de la Bibliothèque et à la sollicitude du roi. Louis XIV approuva le projet; l’exécution en fut confiée à Mansard, on dressa des plans, on fit des devis, les travaux même furent commencés, mais la mort de Louvois, en 1691, mit à néant l’entreprise: «Aussitôt que M. de Louvois fut mort, dit Saint-Simon, le premier soin du roi fut d’envoyer arrêter le bâtiment.» Il semble qu’il n’y ait eu pour regretter l’abandon de ce projet que Boivin qui, quelques années plus tard, écrivait à l’abbé de Louvois: «Estant allé l’autre jour chez une personne de mes amis, qui demeure un peu au-dessus de l’église de Saint-Roch, j’eus la curiosité, en revenant, de passer par la place de Vendôme. La démolition étoit déjà commencée vers le milieu de la place. Ce spectacle m’affligea d’abord. Je tournay ensuite les yeux vers les arcades qui avaient été destinées à la galerie de la Bibliothèque. A cette veue, je me sentis soudain monter à la teste un feu violent causé par l’indignation.»
DE LA MORT DE LOUVOIS A LA FIN DU RÈGNE DE LOUIS XIV (1691-1715).
A la mort de Louvois, son fils n’avait encore que 17 ans. Son goût des livres et son amour de la science étaient garants de son dévouement aux intérêts de la Bibliothèque. Tout enfant, il avait étonné, par son savoir précoce et en particulier par sa connaissance de la langue grecque, une réunion des premiers personnages de la cour que son père avait invités à l’hôtel Vivienne. Jeune homme, il occupait ses loisirs à relier des manuscrits[10]. Il avait d’ailleurs un guide éclairé dans son oncle l’archevêque de Reims qui conserva la haute direction que, du vivant de Louvois, il avait eue sur les affaires de la Bibliothèque.
L’expérience et l’appui de ce célèbre amateur étaient d’autant plus nécessaires au jeune bibliothécaire que par arrêt du Conseil du 21 juillet 1691, le roi venait d’augmenter encore sa responsabilité et de donner un nouvel éclat aux titres de maître de la librairie et de garde de la Bibliothèque, titres dont la réunion avait été faite pour la première fois en sa faveur. Jusqu’alors, ces fonctions relevaient du surintendant des bâtiments, et nous avons vu que sous Colbert et Louvois, elles n’étaient, pour ainsi dire, qu’une fiction. Louis XIV voulut les rendre indépendantes en plaçant le «maître de la librairie, intendant et garde du Cabinet des livres, manuscrits, médailles et raretés antiques et modernes, et garde de la Bibliothèque de sa Majesté, sous l’autorité de Sa Majesté seulement....» Le même arrêt portait que toutes les dépenses concernant la Bibliothèque devaient être «ordonnées par sa Majesté et les estats et ordonnances signées d’elle, et contre-signées par le secrétaire d’Estat et des commandements ayant le département de sa maison.»
Peu de temps après la publication de cet arrêt, Melchisédec Thévenot quitta la Bibliothèque, et en récompense de ses nombreux travaux, N. Clément fut nommé à sa place commis en titre. L’emploi laissé vacant fut occupé par Jean Boivin[11], qui suivit dans l’accomplissement de ses fonctions l’exemple de zèle et de dévouement donné par son devancier.