La vie entière de ces trois hommes est, pour ainsi dire, dans la collection, fruit de leurs efforts réunis. Aussi l’idée d’une dispersion était-elle particulièrement pénible à celui qui en avait eu l’idée et qui en avait si laborieusement réuni les matériaux. Le seul moyen d’en assurer la conservation était de la faire entrer dans la Bibliothèque du roi. Gaignières prit cette résolution avec une généreuse spontanéité.
Par un acte authentique rédigé en présence de M. de Torcy le 19 février 1711, il déclarait que «travaillant depuis longtemps avec un soin, une étude et une aplication continuelle à la recherche de différents manuscrits curieux touchant l’histoire et autres matières, et à la recherche de tableaux, estampes et autres curiositez, il voyoit avec plaisir que le succès en avoit été assez heureux pour avoir rassemblé plus de deux mil manuscrits et une quantité considérable de livres, tableaux, estampes et curiositez qui composoient actuellement ses cabinets et gallerie; qu’il seroit fâché qu’après lui ils fussent dispersez et tombassent en différentes mains, de sorte qu’ayant dessein de les laisser à la postérité, il croyoit qu’il ne pouvoit mieux faire pour les conserver que d’en faire présent au roy.» En dédommagement, M. de Torcy s’engageait à servir à Gaignières, indépendamment d’une somme de 4,000 écus qui lui fut comptée immédiatement, une rente viagère de 4,000 livres, et à payer 20,000 livres aux héritiers du donateur.
Dans le même acte Gaignières avait stipulé qu’il se réservait la jouissance de ses collections jusqu’à sa mort. Cette clause devint entre les mains de Clairembault une arme contre celui dont il passait pour l’ami et le confident. La conduite de Clairembault, en toute cette affaire, est d’autant plus méprisable qu’elle servit à colorer, par des calomnies, ses convoitises personnelles. A son instigation, M. de Torcy se prit à suspecter la loyauté de Gaignières dont la maison, les personnes mêmes furent espionnées par les agents du ministre. Puis il donna l’ordre à Clairembault de dresser un inventaire de manière, donnait-on comme prétexte, à ce que rien ne pût être détourné dans le cas où l’usufruitier viendrait à mourir; en réalité cet acte était une mesure de méfiance contre Gaignières lui-même.
Sa mort qu’on semblait attendre avec impatience arriva le 27 mars 1715, et Clairembault fut chargé de prendre possession des collections appartenant à la Bibliothèque; c’est en 1716 seulement que les intentions de Gaignières furent exécutées. Sa donation comprenait 2,910 volumes imprimés, 2,407 manuscrits, 24 recueils de modes, 31 d’inscriptions tumulaires, 133 de pièces topographiques, 210 portefeuilles de portraits, 4,400 monnaies et médailles, 690 tableaux. L’abbé de Louvois, après avoir reçu la collection, en fit retirer les articles qui lui semblaient sans intérêt pour la Bibliothèque et dont la vente ordonnée par un arrêt du 6 mars 1717 produisit près de 17,000 livres.
Tel qu’il entrait à la Bibliothèque, le Cabinet de Gaignières n’était pas intact. Plus de cent volumes, sans compter plusieurs articles importants qui n’ont pas été retrouvés, étaient restés dans les mains de Clairembault et ils ne firent retour que beaucoup plus tard au dépôt auquel ils appartenaient. Cette soustraction ne fut pas la seule au XVIIIe siècle. Entre l’année 1785 et l’année 1808, 24 portefeuilles contenant des dessins de tombeaux disparurent de la Bibliothèque et passèrent en Angleterre. Acquis par un antiquaire Anglais, Richard Gough, ils furent légués par lui à la Bibliothèque d’Oxford en 1809. Heureusement la section d’archéologie du Comité des travaux historiques, sur le rapport de M. Dauban, s’occupa en 1860 de combler ce déficit, en faisant exécuter par M. Frappaz les calques des pièces manquantes. Par suite de cette utile mesure, la collection de Gaignières est maintenant conservée à la Bibliothèque à peu près complète. D’abord maintenue dans son ensemble dans le fonds des manuscrits, elle a été divisée en 1740, suivant la nature des pièces qui la composent, entre les quatre départements de la Bibliothèque. La valeur et l’utilité de ces documents n’ont fait que s’affirmer depuis le jour où Montfaucon, dans son célèbre ouvrage sur les Monuments de la Monarchie Française, écrivait: «Le devoir et la reconnaissance m’obligent à faire mention de ceux qui m’ont prêté les secours nécessaires pour cet ouvrage: le public sera peut-être bien aise de savoir à qui il en est redevable. Les recueils de feu M. de Gaignières, mon ami, sont les premiers en date. Sans cette avance, je n’aurais jamais pu faire une telle entreprise. Il m’a frayé le chemin en ramassant et faisant dessiner tout ce qu’il a pu trouver de monuments dans Paris, autour de Paris, et dans les provinces. Il y a employé de grosses sommes. Je lui ai donné souvent des recommandations pour nos abbayes où il allait faire ses recherches, menant toujours avec lui son peintre. Je ne savais pas alors qu’en lui faisant plaisir, j’agissais pour moi; ce n’est que depuis sa mort que j’ai formé le plan que j’exécute aujourd’hui, et sans ce secours, je n’aurais jamais pu fournir aux frais immenses qu’il aurait fallu faire pour dessiner tant de monuments, d’après les originaux dont plusieurs sont fort éloignés de Paris. Les portefeuilles sont à la bibliothèque du Roi, d’où par la faveur et la protection de M. l’abbé Bignon, j’ai tiré une bonne partie des pièces qui entrent dans cet ouvrage.»
L’importante donation de Gaignières termine glorieusement la liste des accroissements de la bibliothèque dont Louis XIV vit la suite presque continue depuis son avènement jusqu’à sa mort. Dans Le siècle de Louis XIV, Voltaire dit: «La Bibliothèque royale, déjà nombreuse, s’enrichit sous Louis XIV de plus de trente mille volumes.» Cette évaluation est au-dessous de la réalité. Les catalogues de 1645 rédigés par les frères Dupuy accusent en effet un nombre de 5,000 volumes; à la mort de Louis XIV, la Bibliothèque en possédait plus de soixante-dix mille[15] sans compter les médailles et les estampes qui entrent pour une part importante dans les acquisitions de ce règne.
LA BIBLIOTHÈQUE AU XVIIIe SIÈCLE
ADMINISTRATION DE JEAN-PAUL BIGNON. (1718-1741).
Quelque fertile qu’ait été pour nos collections l’époque de Louis XIV, elle devait être encore dépassée par le règne qui suivit et qu’on a pu sans exagération appeler l’âge d’or de la Bibliothèque. Dans les mains habiles de l’abbé Jean-Paul Bignon, dont la science était à la hauteur du dévouement, elle va prendre le rôle important qu’elle doit jouer dans le monde lettré, conquérir, avec un local répondant à sa grandeur, une organisation presque définitive et s’accroître dans des proportions réellement extraordinaires.