En 1715, l’abbé de Louvois était encore bibliothécaire du roi, il mourut jeune encore en 1718[16]. Son successeur fut pris dans cette famille, qui avait déjà donné deux de ses membres à la Bibliothèque: l’abbé Jean-Paul Bignon était le fils de Jérôme, le prédécesseur de l’abbé de Louvois. Les lettres patentes du 15 septembre 1719 annonçaient ainsi sa nomination: «La charge de maître de notre librairie, intendant, garde de notre cabinet des livres, manuscrits, médailles et raretés de notre Bibliothèque, étant vacante par le décès du sieur abbé de Louvois, nous avons choisi pour la remplir notre cher et bien-aimé Jean-Paul Bignon, abbé de Saint-Quentin en l’Isle, doyen de Saint-Germain l’Auxerrois, conseiller ordinaire en notre conseil d’Etat, président de nos Académies des sciences et belles-lettres, et l’un des quarante de l’Académie française. Son goût pour les lettres, son application à tout genre d’érudition, les connaissances qu’il a acquises, la justesse de son discernement, son zèle et sa fidélité concourent avec la satisfaction que nous éprouvons à rendre en cette occasion un honneur dû à la mémoire de ses pères, en confiant à un de leurs descendants le soin d’une Bibliothèque qui a si longtemps été entre leurs mains pendant le siècle passé, et qu’ils ont enrichie du fruit de leurs veilles.»
Nul choix ne pouvait être plus heureux pour la Bibliothèque. Il fallait en effet toutes les qualités et toute l’influence du nouveau bibliothécaire pour entreprendre et mener à bonne fin les réformes qu’il méditait. Tout d’abord il voulut reconnaître les collections dont la garde venait de lui être confiée et il en fit ordonner l’inventaire. Un arrêt du 20 septembre 1719 prescrivit un récolement général de toutes les collections. Sous la présidence du ministre M. de Maurepas, et conjointement avec l’abbé Bignon et les gardes de la Bibliothèque, MM. de Boze et Fourmont, désignés par le roi, exécutèrent ce travail, qui ne fut terminé qu’en 1720.
Parmi les avantages que la Bibliothèque retira de cette utile opération, un des plus importants fut sa constitution en quatre départements. L’abbé Bignon comprit qu’avec le nombre et la diversité des collections, il fallait, pour rendre la surveillance efficace, les grouper en séries distinctes et méthodiques et placer à leur tête un homme qui, pour la partie commise à sa garde, partagerait et soulagerait la responsabilité du bibliothécaire. De la sorte, il donnait à ce chef de section une indépendance propre à stimuler son zèle et à des collections d’ordre tout différent un défenseur d’autant plus autorisé qu’il était à même d’en avoir une connaissance plus approfondie. Quatre départements furent donc créés à la Bibliothèque, c’étaient: 1o les manuscrits, 2o les imprimés, 3o les titres et généalogies[17], 4o les planches, gravées et estampes. Boivin fut préposé à la garde des manuscrits; l’abbé de Targny, qui avait succédé à Clément, fut plus particulièrement chargé des livres imprimés, Guiblet, des titres et généalogies, et Le Hay, des estampes. La création des interprètes, savants spéciaux attachés sous ce titre aux sections de livres en langue étrangère, date également de cette époque.
Cette utile réorganisation accomplie, il y avait une autre réforme non moins urgente, mais plus difficile à réaliser. Le récolement de 1720 avait démontré la nécessité d’un agrandissement des locaux de la Bibliothèque. Depuis l’époque en effet où Louvois avait proposé vainement d’affecter l’hôtel Vendôme à des collections, déjà à l’étroit à ce moment, les accroissements s’étaient succédé, et rien n’avait été fait dans cet ordre de choses. Il avait été question d’une installation au Louvre, mais les appartements que l’abbé de Louvois, auteur du projet, avait en vue, venaient d’être occupés par l’infante d’Espagne, la fiancée du jeune roi. Le problème se représentait donc tout entier, et la solution en paraissait encore éloignée.
Un événement, au moins en ceci heureux, vint servir à souhait les désirs de l’abbé Bignon. A la mort de Mazarin, son palais, qui occupait une large bande de terrain comprise entre les rues de Richelieu et Neuve-des-Petits-Champs, avait été divisé: la partie sur la rue de Richelieu échut au marquis de Mancini, le mari de la nièce du cardinal, et elle était devenue l’hôtel de Nevers. Ces bâtiments, achetés par le roi sous la régence, avaient servi de local à la banque de Law, et la ruine du financier, arrivée en 1721, les rendait vacants. Les donner à la Bibliothèque, logée en face, semblait une mesure d’autant plus sage que dans cette combinaison il ne s’agissait plus pour elle d’un déplacement toujours dangereux, mais d’un simple agrandissement. L’abbé Bignon s’emploie aussitôt avec la plus grande activité, et par son crédit auprès du régent il obtient l’autorisation nécessaire. On ne perd pas un instant; l’arrêt du Conseil est du 13 septembre 1721, «le 1er octobre, dit Buvat, on commença le transport des manuscrits de la Bibliothèque du roi à l’hôtel de Nevers.»
Toutefois ce ne fut qu’en 1724, après bien des difficultés, grâce aux efforts infatigables de l’abbé Bignon et à la protection du comte de Maurepas, que cette prise de possession fut définitivement ratifiée. Les lettres patentes du 16 mai 1724 affectaient «à perpétuité l’hôtel de Nevers à la Bibliothèque. On s’occupa alors à faire dans cette grande maison des dépenses vraiment royales, pour donner à cette Bibliothèque, par rapport à la commodité et aux embellissements extérieurs, toutes les décorations qu’elle méritait[18].» L’architecte de Cotte eut la direction de tous ces travaux. Quant au palais Mazarin proprement dit, c’est-à-dire, les bâtiments de la rue Neuve-des-Petits-Champs, ils continuèrent d’être occupés par des services étrangers à la Bibliothèque.
Dans la poursuite de ces projets d’agrandissement qui avaient si bien réussi, l’abbé Bignon cherchait un autre résultat que la facilité de loger nos collections; il avait l’intention d’en ouvrir l’accès au public, ce qui n’était guère possible dans le local de la rue Vivienne. Nous avons vu que l’abbé de Louvois avait tenté un premier essai dans ce sens; avant lui, Colbert avait compris toute l’utilité d’une pareille mesure et, sans rendre encore la Bibliothèque publique, il en avait facilité l’entrée aux savants français et étrangers qui avaient besoin d’y travailler. Mais jusqu’au XVIIIe siècle, tout s’était borné à des prêts consentis dans des conditions exceptionnelles ou à des communications sur place dont l’autorisation passait pour une véritable faveur. L’esprit libéral et éclairé de l’abbé Bignon alla plus loin. Le 11 octobre 1720 un arrêt du Conseil, rendu sur sa demande, ordonna la publicité de notre dépôt: «La Bibliothèque du Roy sera ouverte à tous les sçavans de toutes les nations, en tout temps, aux jours et heures qui seront réglez par le Bibliothécaire de Sa Majesté, et il sera préparé des endroits convenables pour y recevoir lesdits sçavans, et les mettre en état d’y vacquer à leurs études et recherches avec toute commodité. Outre lesdites entrées accordées aux sçavans, la Bibliothèque sera ouverte au public une fois la semaine depuis onze heures du matin jusqu’à une heure de l’après-midi; et seront alors toutes les personnes que Sa Majesté a déjà attachées à ladite Bibliothèque, ainsi que les autres qu’Elle se propose d’y attacher encore, sous les ordres dudit sieur Bibliothécaire, obligées de se trouver durant ledit temps ès-sales, cabinets et galeries d’icelle, pour satisfaire la curiosité de tous ceux que l’envie de s’instruire y attirera.»
L’ouverture prescrite fut suspendue par l’installation des collections dans l’hôtel de Nevers, mais elle fut rétablie dès que le permirent les travaux d’aménagement entrepris dans les nouveaux bâtiments, vers 1743.
Ces améliorations donnèrent un nouvel éclat à la Bibliothèque, elles firent valoir son utilité et ses richesses: sans nul doute elles attirèrent et justifièrent les donations et les acquisitions dont le nombre et l’importance ne laissent pas d’étonner même de nos jours, à plus d’un siècle de distance.
L’abbé de Louvois était encore à la tête de la Bibliothèque, quand le 22 novembre 1717, Charles d’Hozier fit présent au roi de la collection généalogique commencée par Pierre d’Hozier, son père, et continuée par lui. Tous deux, «généalogistes de la maison de Sa Majesté,» avaient été à même de réunir un grand nombre de pièces concernant les familles nobles de France. Dans l’acte de cession dressé par le notaire, Charles d’Hozier déclare que c’est un «cabinet curieux composé de manuscrits, généalogies, preuves de noblesse, titres originaux, extraits, mémoires de famille, lettres écrites tant à lui qu’au dit feu sieur son père, beaucoup de volumes imprimés sur lesquels ledit feu sieur son père et lui ont mis des notes, lettres d’annoblissements, réglements d’armoiries et diverses recherches considérables.» La crainte d’une dispersion lui fit donner ces documents au roi qui, en dédommagement, lui alloua une pension viagère de 2,000 livres. Cette cession désintéressée consistait en 250 volumes ou portefeuilles contenant des pièces et documents généalogiques, en mémoires et lettres adressés à Pierre d’Hozier et en 875 volumes imprimés annotés. Les pièces généalogiques, auxquelles Clairembault, chargé du classement, réunit les documents du même genre qui se trouvaient dans la collection Gaignières, devinrent le noyau du Cabinet des titres. Cette section était assez considérable pour former trois ans plus tard le quatrième département de la Bibliothèque.