La collection d’Hozier, dont l’acquisition avait été négociée sous l’administration de l’abbé de Louvois, mais dont l’entrée à la Bibliothèque n’eut lieu qu’en 1720, ne fut pas la première que reçut l’abbé Bignon. Son prédécesseur en mourant avait voulu donner une dernière preuve d’attachement au dépôt dont il avait eu la garde durant 35 années, en lui léguant ses manuscrits. On en comptait environ trois cents, presque tous modernes et relatifs aux événements du XVIIe siècle.
Philippe de La Mare possédait des manuscrits qui ne présentaient pas seulement d’intérêt pour l’histoire du XVIIe siècle: l’histoire de France en général, celle du XVIe siècle en particulier, l’antiquité, étaient représentées dans la bibliothèque qu’il tenait de son père, Philibert de La Mare, héritier des papiers de Saumaise. Cette importante collection, vendue à la mort de Philippe de La Mare, allait passer en Hollande, quand le Régent donna ordre de l’acheter. C’était un accroissement de plus de 600 manuscrits.
Ce que l’on avait fait pour la collection Philippe de La Mare en 1718, on le fit en 1719 pour une bibliothèque encore plus précieuse, celle d’Etienne Baluze[19]. Ce célèbre érudit avait disposé de ses magnifiques collections en faveur d’une dame Le Maire. Son testament renfermait même cette clause singulière: «Je défends et prohibe expressément la vente de ma Bibliothèque en gros, voulant qu’elle soit vendue au plus offrant et dernier enchérisseur, afin que les curieux en puissent avoir leur part, y ayant une très-grande quantité de livres rares, difficiles à trouver que les gens de lettres seront bien aises d’avoir l’occasion d’acquérir.» Il était cependant bien important que ces collections, au moins celles qui étaient manuscrites, ne fussent pas perdues pour la Bibliothèque. Chargé pendant 33 ans de l’administration de la bibliothèque de Colbert, Baluze n’avait rien négligé pour la formation de la sienne. Avec son activité surprenante, il avait réuni, fait copier ou copié lui-même des documents originaux d’un intérêt capital pour l’histoire du moyen âge, auxquels sa vaste érudition et sa compétence bien connue donnaient encore une plus grande valeur. Le catalogue de sa bibliothèque publié en 1719 sous le titre de Bibliotheca Baluziana n’indiquait pas moins de 957 volumes manuscrits, près de 700 chartes et 7 armoires remplies de papiers modernes. Une pareille collection avait sa place marquée dans la Bibliothèque du Roi, et l’abbé Bignon obtint d’en faire l’acquisition. Une première évaluation de 16,000 livres ne parut pas suffisante à la propriétaire, il fallut porter cette somme à 30,000 livres, moyennant laquelle près de quatorze cents volumes entrèrent au département des manuscrits.
Tous les actes de l’abbé Bignon concouraient à la prospérité de la Bibliothèque. En 1720, il adjoignit aux fonctions de Bibliothécaire du roi les charges de garde du Cabinet du Louvre et de bibliothécaire de Fontainebleau qu’il acheta l’une de Dacier, l’autre des héritiers de M. de Sainte-Marthe. Le Cabinet du roi au Louvre, formé par Henri IV pour son usage particulier, renfermait alors beaucoup de manuscrits venus de la librairie du cardinal d’Amboise et remarquables par leur ancienneté et la beauté de leurs miniatures, ainsi qu’un bon nombre d’ouvrages exécutés en l’honneur de rois. La réunion des charges obtenues par l’abbé Bignon préparait la fusion de ces collections dans celles de la Bibliothèque; elle eut lieu de 1723 à 1732. Plusieurs volumes conservés dans le château de Versailles ne tardèrent pas à être également versés dans notre grand dépôt.
Les recueils que Morel de Thoisy, lieutenant-général au bailliage de Troyes, avait formés au commencement du XVIIIe siècle sur les matières ecclésiastiques et historiques, sur la jurisprudence et les belles-lettres, renfermaient plus de soixante-dix mille pièces tant imprimées que manuscrites. Lui-même en avait fait un premier classement en 646 volumes. Comme il l’écrivait avec un légitime orgueil, «parmi ces pièces, il y en avait une quantité considérable, les unes originales, les autres très-rares.» La juste appréciation que Morel de Thoisy faisait de ce célèbre recueil n’en rend que plus honorable pour sa mémoire la déclaration en date du 10 juillet 1725 par laquelle il l’offrit généreusement au roi.
Ces volumes furent attribués au département des Imprimés où ils sont encore conservés. Il en fut de même de l’importante collection musicale léguée au roi en 1725 par Sébastien de Brossard, chanoine de Meaux. Bien qu’il s’y trouvât un certain nombre de volumes manuscrits, elle fut déposée au département des Imprimés[20]. Le legs de Brossard y commença heureusement la série musicale. «Ce cabinet est des plus nombreux et des mieux assortis qu’on connaisse. Pendant plus de cinquante années, le possesseur n’a épargné ni soins ni dépenses pour en faire le recueil le plus complet qu’il soit possible de tout ce qu’il y a de meilleur et de rare en musique, soit imprimé, soit manuscrit. La première partie du recueil contient les auteurs anciens et modernes, tant imprimés que manuscrits, qui ont écrit sur la musique en général; la seconde partie renferme les praticiens; elle consiste en un grand nombre de volumes ou de pièces, la plupart inédits. C’est une réunion de tous les genres de musique sacrée et profane, vocale et instrumentale, où tout est disposé avec ordre, ainsi qu’on peut s’en assurer par le catalogue que Brossard a remis à la Bibliothèque de sa Majesté[21].»
Depuis 1726, on s’occupait de faire copier les actes authentiques du Conseil de Bâle qui étaient devenus la propriété de la ville de Bâle. Baluze, puis l’abbé Jourdain, avaient entrepris ce travail qui ne fut achevé qu’en 1724, par les soins d’Eusèbe de Laurière, avocat au Parlement. En 1725, vingt-neuf volumes contenant la copie de ces documents utiles à l’histoire de l’église gallicane furent déposés au département des manuscrits.
De la fameuse bibliothèque que possédait Foucault, successivement intendant dans les généralités de Montauban, de Poitiers et de Caen, nos collections ne purent recueillir que quelques volumes donnés par l’abbé Bothelin ou échangés par M. de Boze. Mais la Bibliothèque fut plus heureuse quand il s’agit de donner un abri aux restes d’une autre collection plus ancienne et encore plus célèbre qui semblait près de périr, celle des manuscrits de l’abbaye de Saint-Martial de Limoges. Obligés par la mauvaise situation financière de l’abbaye de se défaire de leurs volumes, les chanoines en annoncèrent la mise en vente en 1730. L’abbaye possédait alors plus de deux cents manuscrits. Ces débris d’une bibliothèque qui avait été dans toute sa splendeur au XIIIe siècle ne manquaient pas de valeur. Presque tous contemporains de la première partie du moyen-âge, ils renfermaient des documents très-importants pour l’intelligence des textes théologiques et pour l’étude de la langue, de l’histoire, des mœurs de la France du IXe au XIIIe siècle. L’abbé Bignon, aidé par M. de Maurepas, put en faire l’acquisition moyennant une somme de 5,000 livres.
A cette époque, la bibliothèque de la famille de Mesmes, qui avait brillé d’un si vif éclat au commencement du XVIIe siècle, était en pleine décadence. Pour sauver ce qui en subsistait encore, les héritiers des de Mesmes en proposèrent la cession au roi en 1731. Elle fut immédiatement décidée et payée 12,000 livres. Une somme aussi élevée indique suffisamment la valeur de cette acquisition qui comprenait six cent quarante-deux manuscrits. Sur ce lot, on préleva les volumes des négociations de Claude de Mesmes, comte d’Avaux, qui furent placés au dépôt des affaires étrangères. Les quatre cent treize volumes qui restèrent à la Bibliothèque fournirent encore un notable appoint non-seulement à la série des manuscrits du moyen-âge, mais aussi à celle des documents sur l’histoire de la France et des Etats voisins et de leurs relations diplomatiques pendant les deux derniers siècles.
Grâce aux efforts de l’abbé Bignon, le Cabinet des Estampes se vit, à son tour, enrichir en 1731 d’une collection qui semblait depuis longtemps lui être destinée. Formée par Henry de Beringhen, premier écuyer du roi, elle renfermait tout ce que l’art de la gravure avait produit de plus remarquable à cette grande époque. A l’exclusion de tous les monuments antérieurs, Beringhen recherchait les œuvres des contemporains qu’il avait pu connaître et admirer. «Un si beau recueil ne pouvait convenir qu’au roi et il semblait en quelque façon que ce seigneur eut prévu qu’un jour sa collection ferait suite à celle de l’abbé de Marolles: en effet celle de M. de Beringhen reprend, pour ainsi dire, à l’année 1660, époque à laquelle l’abbé de Marolles en était resté; elle renferme principalement des maîtres de l’école de France jusqu’à l’année 1730[22].» Beringhen avait même si sûrement deviné le sort de ses volumes qu’il les avait fait relier par avance aux armes de France et en maroquin rouge, suivant le modèle adopté pour la collection de Marolles. Tant de précautions ne pouvaient nuire à leur fortune. Sans doute l’abbé Bignon n’en tira pas le moins puissant argument pour déterminer le cardinal de Fleury à faire approuver par le roi le projet d’acquisition de cette importante collection. Les pourparlers engagés en 1731 avec l’évêque du Puy, fils et héritier de Beringhen, ne tardèrent pas à aboutir. Cette même année, 579 volumes in-folio contenant près de 80,000 pièces, épreuves de choix dues au burin des plus habiles artistes de notre pays, prirent place sur les rayons du département des Estampes à la suite de la collection de Marolles. Ils l’y continuèrent dignement offrant à l’historien et à l’artiste les renseignements les plus précieux sur la gravure en France depuis le milieu du XVIIe siècle jusqu’à la première moitié du XVIIIe siècle.