On le voit, la Bibliothèque semblait destinée à recueillir les collections que le temps et le goût de nombreux amateurs avaient constituées et qui venaient s’y réfugier comme en un lieu protecteur pour échapper à la ruine ou aux convoitises de l’étranger. Le moment était arrivé pour son habile administrateur de redoubler d’efforts ou de zèle afin d’assurer à notre dépôt la possession de la bibliothèque la plus riche, la plus fameuse qu’aucun amateur ait jamais formée, celle de Colbert[23]. Cette admirable collection échut, à la mort du ministre, à son fils le marquis de Seignelay, puis au frère de celui-ci, Jacques-Nicolas Colbert, archevêque de Rouen. En 1707, ce dernier l’avait léguée à son neveu, l’abbé Charles-Eléonor Colbert, plus tard comte de Seignelay. Dans les mains de ce petit-fils du grand Colbert, ce glorieux héritage ne resta pas longtemps intact. Déjà en 1728 il avait fait procéder à une vente de livres imprimés et un millier environ avaient été achetés pour le compte de la Bibliothèque. Il fallait, à tout prix, préserver les manuscrits des risques d’une dispersion. Fort de l’assentiment et de l’appui de M. de Maurepas, l’abbé Bignon fit des ouvertures à M. de Seignelay et des experts furent nommés pour l’estimation de la collection en bloc. L’abbé de Targny et Falconet représentèrent la Bibliothèque, le P. de Montfaucon et Lancelot M. de Seignelay. Mais tout d’abord on ne s’entendit pas. Les experts du roi n’offraient que 80,000 francs, tandis que ceux du propriétaire exigeaient 200,000 francs. Trois ans se passèrent ainsi, les négociations faillirent même se rompre. Enfin, en février 1732, pour mettre fin au débat, M. de Seignelay prit une résolution qui l’honore: il offrit au roi tous ses manuscrits, tant anciens que modernes, «en suppliant Sa Majesté de régler elle-même la somme qu’elle jugerait à propos de lui donner.» Louis XV la fixa à 300,000 livres.

A ce prix, la Bibliothèque acquit 6,645 manuscrits anciens parmi lesquels un millier de volumes grecs et environ 700 orientaux, 440 volumes de copies de documents tirés des archives de province, une série de plus de 500 volumes formés de correspondances politiques, d’instructions, de mémoires et de lettres de Colbert, enfin 300 volumes de mélanges.

Il est inutile d’insister sur la valeur et l’importance tout-à-fait hors ligne d’une pareille acquisition. Elle fut un grand événement non-seulement pour la Bibliothèque mais encore pour les lettres et l’histoire en France. Par sa situation, par les ressources de toutes sortes dont il disposait, Colbert avait pu satisfaire pleinement son amour pour les livres et pour la science. Ses bibliothécaires, Carcavy et Baluze, n’avaient pas seuls travaillé à réunir les éléments de ce fonds important. Il avait trouvé en province des correspondants dévoués et laborieux qui recherchèrent avec une ardeur infatigable, soit dans les couvents et abbayes, soit dans les archives locales, des documents précieux pour l’histoire de notre pays. A défaut des originaux, ils obtenaient des copies. C’est ainsi que Doat, président de la Chambre des comptes de Navarre, fut chargé de faire un choix dans les archives du Languedoc, de la Guyenne, du Béarn et du pays de Foix, que Denys Godefroy, en se livrant à un travail analogue sur les archives de Flandre, procura à Colbert plus de 150 volumes. A l’étranger, jusqu’en Orient, il avait des agents, comme à Constantinople M. de Nointel, qui recueillit pour le compte du ministre les manuscrits qui pouvaient l’intéresser. En même temps, il ne se faisait à Paris ou en province aucune vente importante de manuscrits sans que Colbert n’y poursuivît les plus remarquables articles, quand il n’achetait pas pour son compte la collection en bloc. En 1675, il se procurait 500 manuscrits provenant de la bibliothèque de Ballesdens et, quelques années plus tard, les célèbres manuscrits anciens du président de Thou. En 1678, l’abbaye de Moissac lui cédait 100 de ses plus précieux manuscrits, en 1680, le collége de Foix 300 volumes, en 1683, l’abbaye de Bonport 87 manuscrits. Les donations faites à Colbert furent encore plus nombreuses que les acquisitions, citons entr’autres celles de François du Chesne, de Mareste d’Alge, de l’hôtel-de-ville de Rouen, du chapitre de Metz. Elles s’expliquent par la prédilection marquée du grand ministre pour sa bibliothèque et par le désir de lui plaire. N’oublions pas d’ailleurs que si cette préférence de Colbert pour ses collections particulières lui fit quelquefois négliger les intérêts du dépôt national dont il avait la charge, il n’en fut pas moins donné à la Bibliothèque, grâce à l’heureux événement de 1732, de bénéficier, en fin de compte, des efforts multipliés de cet homme de génie pour sauver de la ruine les monuments les plus importants de notre histoire et de notre littérature.

Sans être aussi considérable que la bibliothèque Colbertine, la collection formée par Antoine Lancelot était renommée pour les documents qu’elle renfermait sur l’histoire de France. En 1733, Lancelot l’offrit au roi. Cette donation comprenait 206 manuscrits, en majeure partie anciens et précieux, et plus de cinq cents portefeuilles remplis de pièces imprimées, de copies et de documents originaux relatifs à l’histoire, la généalogie, la jurisprudence, la littérature, aux offices, charges et dignités en France. Pendant longtemps ces recueils ont été conservés au département des Imprimés; aujourd’hui on en a détaché les pièces imprimées qu’on a incorporées dans les différentes séries de cette section et les portefeuilles de Lancelot ont été transmis au département des manuscrits où ils présentent un ensemble de 189 volumes.

Châtre de Cangé possédait une bibliothèque dont les connaisseurs avaient pu constater l’importance par le catalogue qui en fut publié en 1733. Il y avait non-seulement des manuscrits remarquables, utiles à l’étude de notre histoire et de notre poésie nationale, mais encore de nombreux volumes imprimés de valeur. Au mois de juillet 1733, la Bibliothèque en fit l’acquisition pour une somme de 40,000 livres; c’était un nouvel accroissement de 158 manuscrits et de près de 7,000 volumes imprimés. La partie manuscrite de cette collection s’enrichit encore d’une douzaine de volumes dont M. de Cangé fit hommage au roi; la partie imprimée, d’abord diminuée d’un millier de volumes reconnus doubles et vendus comme tels, s’augmenta en 1751 des recueils de pièces imprimées et manuscrites qu’à la mort de Cangé, son fils, le sieur de Billy, offrit en pur don à la Bibliothèque.

Cette acquisition fut, sinon la dernière, du moins la plus importante de celles qui marquèrent la fin de l’administration de l’abbé Bignon. De 1733 à 1743, les achats de la Bibliothèque ne portèrent plus en effet que sur des portions de collections encore intéressantes, mais qui n’avaient plus la valeur exceptionnelle des bibliothèques précédemment acquises. Parmi les entrées de ces dernières années, il faut toutefois mentionner: en 1734, les papiers relatifs à l’histoire du collége de Navarre, laissés par l’abbé Drouin; en 1736, les dix-huit manuscrits achetés à la vente de la Bibliothèque de M. de Coislin; en 1737, cent vingt-huit volumes manuscrits et quarante-huit imprimés vendus par les héritiers de l’abbé de Targny; en 1748, trois cents volumes imprimés et deux cent quatre-vingts volumes manuscrits, dont plusieurs très-remarquables, cédés par le duc de Noailles; enfin, cette même année, la nombreuse collection des pièces qui restaient du trésor des Chartes de Lorraine et que Lancelot avait été chargé d’examiner et de copier à Nancy. L’envoi qu’il en fit, à cette époque, ne comprenait pas moins de onze ballots; la collection de Lorraine, qui compte aujourd’hui 1,036 volumes, en a été presque entièrement formée.

L’abbé Bignon, suivant en cela la trace de ses illustres devanciers, Colbert et Louvois, travailla à étendre les relations de la Bibliothèque à l’étranger. Dans cette partie de sa tâche, il fut encore puissamment soutenu par M. de Maurepas, dont le nom ne doit pas être oublié dans ce chapitre de l’histoire de nos collections. Il est probable en effet que malgré tout son zèle, l’abbé Bignon n’aurait pu obtenir des résultats de cette importance sans l’intervention et l’autorité d’un ministre. Les documents sont là d’ailleurs pour témoigner, en même temps que des efforts du bibliothécaire, de l’appui que M. de Maurepas lui prêtait. En parcourant la correspondance entretenue par ces deux hommes avec les représentants de la France à l’étranger, en voyant l’activité et le bon vouloir de ces derniers évidemment stimulés par le désir de plaire au ministre, leur empressement à soutenir et à imiter les missionnaires du gouvernement, on s’explique que l’étranger ait pu, dans un délai relativement assez court, fournir un contingent aussi abondant à nos collections.

Encore plus entreprenante et plus heureuse que celle de ses prédécesseurs, l’administration de l’abbé Bignon fit faire à la Bibliothèque un pas de plus dans l’Orient: l’Inde et la Chine lui furent ouvertes. On peut dire que jusqu’au XVIIIe siècle, le fonds asiatique ne consistait guère qu’en manuscrits orientaux proprement dits, c’est-à-dire en manuscrits arabes, turcs, persans et en manuscrits de l’Orient juif et chrétien. C’était une lacune à combler. L’extension des progrès des missionnaires Jésuites dans la Chine, l’établissement des Français dans l’Inde vinrent merveilleusement aider l’abbé Bignon dans cette entreprise. En 1723, la Compagnie des Indes, se conformant aux instructions de M. de Maurepas, fit un envoi de sept caisses contenant plus de dix-huit cents volumes Chinois. Ce lot, en passant presque tout entier des mains du P. Prémare dans celles de l’abbé Bignon, était suffisant pour constituer à lui seul le fonds Chinois, qui, outre quelques volumes entrés sous Louis XIV, renfermait déjà les manuscrits en même langue donnés à la Bibliothèque en 1719 par son bibliothécaire, et ceux qui lui étaient venus en 1720 de la Congrégation des Missions étrangères.

Dans l’Inde, les intérêts de la science et de la Bibliothèque furent activement servis par les directeurs de la Compagnie, par les missionnaires jésuites et surtout par le P. Le Gac. On lit dans le Mémoire historique au sujet de leurs envois: «Depuis 1729 jusqu’en 1737 chaque année a esté marquée par des envois assez considérables pour former dans la Bibliothèque de Sa Majesté un recueil en ce genre peut-être unique en Europe.... La plus grande récolte qu’on ait faite dans l’Inde a esté du costé du Bengale, où comme nous l’apprend le R.-P. Le Gac, les sçavans sont moins rares que dans le reste de la péninsule, parce que les Indiens y ont des académies fondées pour y enseigner les sciences auxquelles ils s’appliquent. L’attention des missionnaires de cette contrée et ceux de Pondichéry ne s’est pas bornée à nous envoyer les livres originaux qu’ils y ont pu rassembler; ils ont encore, suivant les instructions qui leur avaient été données, fait copier les livres les plus curieux, lorsque les brames qui les avoient n’ont pas voulu s’en deffaire: mais en quoy ils ont rendu un service plus essentiel encore à la Bibliothèque du roy, et en mesme temps à la république des lettres, c’est qu’ils ont eu le soin de joindre à tous ces ouvrages, presque inconnus jusqu’icy en Europe, des grammaires, des syntaxes, et mesme des dictionnaires des diverses langues dans lesquelles ils sont escrits. Ce n’est que par ces secours que nos sçavans pourront un jour profiter de tout ce que les livres des Indiens, dont la Bibliothèque du roy est aujourd’hui si bien pourvue, ont d’utile pour connoistre sûrement la religion, les mœurs, l’histoire et la littérature de ces peuples.»

La Turquie et la Grèce, qui semblaient offrir une mine au moins aussi féconde, furent explorées par deux savants chargés d’une mission spéciale. M. de Maurepas, cédant aux instances de l’abbé Bignon, donna les fonds nécessaires à cette entreprise qui fut confiée à deux membres de l’Académie des Inscriptions, l’abbé Sevin et l’abbé Fourmont. Sevin s’occupa particulièrement de la recherche des manuscrits et parcourut la Turquie et les provinces du Levant. Fourmont visita la Grèce en recueillant surtout des inscriptions et des médailles. Leur voyage qui dura de 1727 à 1730 fut loin d’être infructueux pour la Bibliothèque. Sevin en a consigné les résultats dans les termes suivants: «M. l’abbé Sevin a rapporté en France environ six cens manuscrits, et les correspondances qu’il a establies dans toutes les différentes provinces de l’Orient en ont déjà procuré et en assurent encore un grand nombre. Comme nos recherches embrassent généralement toutes les langues de ces pays-là, grec, turc, arabe, persan, syriaque, chaldéen, arménien, géorgien, copte et abyssin, il est difficile que chacune de ces langues en particulier ne fournisse des morceaux qui pourront contribuer à étendre nos lumières et nos connoissances.» Le retour de Sevin en France n’arrêta pas en effet les envois d’Orient. L’exemple qu’il y avait donné fut suivi par nos ambassadeurs en Turquie, MM. de Villeneuve, le comte de Castellane, qui continuèrent à enrichir nos collections de manuscrits grecs et orientaux recueillis par leurs soins, tandis que l’institution des jeunes de langues, fondée à Constantinople par M. de Maurepas, fournissait à la Bibliothèque des copies ou des traductions d’ouvrages orientaux.