En Europe, l’action de l’abbé Bignon se faisait également sentir. Il avait des correspondants dans presque toutes les villes importantes. Nos ambassadeurs en Suisse, à Venise, le marquis de Bonnac, le comte de Froulay envoyaient des manuscrits orientaux. En Portugal, le comte d’Ericeira, en Italie, le marquis de la Bastie recherchaient des livres imprimés. On en faisait acheter en Russie, en Hollande, dans les foires de Leipzig et de Francfort. En Danemark, l’abbé Bignon avait trouvé pour répondre à son appel un esprit éclairé et un noble cœur, le comte de Plélo. De 1723 à 1734, il envoya à la Bibliothèque près de sept cents volumes la plupart imprimés. La Bibliothèque s’enorgueillit de compter un tel nom parmi ceux de ses bienfaiteurs qui furent le plus passionnés pour sa prospérité.
Quelque distraite qu’elle fût par ces acquisitions en France et à l’étranger, l’attention de l’abbé Bignon ne pouvait manquer de se porter sur les prescriptions relatives au dépôt de tout ouvrage imprimé à la Bibliothèque. L’importance de ces règlements pour nos collections n’en faisait que ressortir avec plus de force à ses yeux la nécessité d’en surveiller l’exécution que Colbert et Louvois s’étaient efforcés d’assurer, mais qui était loin d’être complète. Rien de moins extraordinaire du reste que cette inobservation à cette époque, puisqu’après tant d’années que le principe du dépôt a été consacré et mis en pratique, la Bibliothèque, même de nos jours, ne peut se flatter d’en tirer tous les bénéfices que la loi lui promet. Du temps de l’abbé Bignon, ce n’était donc pas à la perfection mais à une amélioration qu’il était permis de prétendre. L’arrêt du Conseil rendu le 11 octobre 1720 renfermait, en les rendant plus pratiques, les prescriptions antérieures. Comme les mesures précédentes, elles eurent un effet rétroactif. Les auteurs, libraires, graveurs et autres qui n’avaient pas fourni les exemplaires exigés par les règlements y furent contraints, sous peine, passé le délai d’un mois, de saisie et confiscation desdits exemplaires et d’une amende de 1,500 livres. Mais s’il maintenait, en cas d’infraction, l’amende aussi forte, le même arrêt réduisait les obligations imposées. Au lieu de trois, le nombre des exemplaires à fournir n’était plus que de deux «dont l’un sera en grand papier, ce qui s’exécutera à l’égard de toutes sortes d’impressions par tous ceux qui les feront faire.... excepté dans le cas où le Bibliothécaire de Sa Majesté jugera que les ouvrages ne méritent pas d’être mis en grand papier.»
L’arrêt rendu, l’abbé Bignon tint la main à ce qu’il ne restât pas lettre morte. Sa correspondance avec les syndics de la librairie et de l’imprimerie est continuelle, ses réclamations sont incessantes, et l’équité, l’autorité de celui qui les formulait, son insistance, prouvent qu’il était difficile de ne pas y satisfaire.
C’est l’ensemble de tous ces actes qui fait de cette administration une des époques les plus mémorables de l’histoire de notre Bibliothèque et qui a placé l’abbé Bignon au premier rang de ses bienfaiteurs. Au XVIIIe siècle l’admiration qu’elle excita se reporta sur le roi; on frappa une médaille en souvenir d’évènements auxquels on peut croire que Louis XV était bien étranger. D’un côté, elle portait son effigie, de l’autre cette légende:
Quod
Bono reipublicæ
Liter. consuluit
Bibliotheca regia
X millibus codd.
Mss. aucta
MDCCXXXII.
Ce qui, à l’adresse de Louis XV, était un acte de flatterie, eut été un acte de justice pour l’abbé Bignon et ses dignes collaborateurs. A défaut de médailles rappelant leurs travaux, ils nous ont laissé, ce qui vaut mieux, dix volumes de catalogues, témoignage éclatant de leur zèle pour la Bibliothèque et de leur dévouement à leurs fonctions.
Jusqu’à l’époque où cette œuvre utile fut commencée, le travail de Clément, tenu à jour par ses successeurs, était le seul catalogue en usage à la Bibliothèque. En 1720, il avait servi au récolement des collections ordonné par l’abbé Bignon après sa nomination comme Bibliothécaire. Mais le principe des intercalations à l’aide de chiffres et de sous-chiffres, adopté par Clément, n’était plus applicable après les immenses accroissements qui suivirent; il fallait recommencer le travail en entier d’après de nouvelles règles. Pour le catalogue des Imprimés, l’ordre méthodique de Clément fut en grande partie conservé, mais on supprima les intercalations, on numérota les ouvrages au lieu de numéroter les volumes, on ne fit plus de distinctions de formats. Dans le département des Manuscrits où la confusion était encore plus grande, parce que les intercalations y avaient été bien plus fréquentes, on suivit également un système tout différent de celui de Clément. On divisa tous les manuscrits en quatre séries, les manuscrits orientaux, les manuscrits grecs, les manuscrits latins, les manuscrits français ou en langues modernes, et à chaque série on affecta une suite de numéros commençant pour chacune au no 1. Seul, le fonds des manuscrits français sur lequel la même opération ne put être effectuée, continua à porter la numérotation du catalogue de Clément, c’est-à-dire que le premier numéro de cette série fut le no 6,700.
L’impression des catalogues, préparée d’après ces règles, et décidée par M. de Maurepas dès 1735, commença en 1739. Cette année, parut le premier volume du catalogue des livres imprimés renfermant les matières théologiques: la Bible (A), les interprètes de la Bible (B), les Pères de l’Eglise (C), et le premier volume du catalogue des manuscrits consacré aux manuscrits orientaux. La publication continua presque sans interruption jusqu’en 1753: en 1740, c’est le 2e volume du catalogue des manuscrits comprenant les manuscrits grecs; en 1742, le 2e et le 3e volume des Imprimés, la Théologie orthodoxe (D), et la théologie hétérodoxe (D2); en 1744, le 3e et le 4e volume de la série des manuscrits se composant des manuscrits latins; en 1750, le 4e et le 5e volume des livres imprimés, tous deux affectés aux belles-lettres, la grammaire (X), la poésie (Y), les romans (Y2), la polygraphie (Z); enfin en 1753 paraît le 6e volume du catalogue des livres imprimés relatifs au Droit canon (E) et au droit de la nature et des gens (*E). C’étaient en résumé dix volumes en moins de vingt ans. Arrêtée à cette époque, la publication des catalogues ne devait être reprise qu’un siècle plus tard.
Malgré les vives critiques qu’ils soulevèrent, ces catalogues rendirent d’immenses services au public lettré; encore aujourd’hui, ils sont très-utilement consultés pour les séries qui n’ont pas été l’objet d’un nouveau travail. Pendant l’administration de l’abbé Bignon, ils eurent un autre résultat; en faisant reconnaître et inventorier toutes les richesses qui venaient s’accumuler à la Bibliothèque, ils servirent à la constatation d’un grand nombre de doubles dont une partie fut aliénée.
Dans cette importante entreprise si activement poursuivie, l’abbé Bignon avait pu s’associer les hommes qui, de son temps, étaient le plus à même de la mener à bien. Boivin le Cadet, mort en 1726, avait été remplacé dans la garde des manuscrits par l’abbé de Targny qui venait du département des Imprimés. Lui-même eut pour successeur l’abbé Sallier, membre de l’Académie des Inscriptions. Cette nomination fut une bonne fortune pour le département des Imprimés qui lui doit la meilleure partie de son catalogue. Le catalogue des manuscrits orientaux fut l’œuvre de plusieurs savants: Fourmont pour les livres chinois, Armain pour les manuscrits persans et turcs, Ascari pour les syriaques. Mais ce fut l’abbé Sevin, attaché au département des manuscrits depuis son retour d’Orient, qui s’occupa le plus activement du catalogue de cette série des collections. Non-seulement les manuscrits orientaux, mais une bonne partie des manuscrits latins, la totalité des manuscrits grecs furent catalogués par ses soins. «En m’arrêtant aux seuls manuscrits grecs, écrivait l’abbé Bignon à M. de Maurepas, je vous avouerai d’abord que je ne saurais donner trop d’éloges à l’application avec laquelle M. Sevin s’y est porté.» Aussi sa nomination à la tête du département des manuscrits, quand mourut l’abbé de Targny en 1737, ne fut-elle que la juste récompense de ses bons services. Malheureusement il n’occupa pas longtemps ces importantes fonctions; quatre années plus tard, sa mort y appelait un autre membre de l’Académie des Inscriptions, Melot, qui acheva le travail commencé par son devancier sur les manuscrits latins. Enfin, sous la direction de ces savants, dignes continuateurs des érudits du XVIIe siècle, il n’y a que justice à rappeler les noms de modestes travailleurs qui, sans avoir l’autorité et les vastes connaissances de ces principaux auteurs, apportèrent à la rédaction du catalogue leur part de zèle et de dévouement. Le copiste Buvat, célèbre par son Journal de la Régence, dont nous reconnaissons la belle écriture dans presque tous les catalogues manuscrits rédigés de son temps; l’abbé Jourdain, secrétaire de la Bibliothèque, l’auteur du Mémoire historique sur la Bibliothèque du Roy, publié en 1739 dans le tome Ier du catalogue des livres imprimés d’après un travail beaucoup plus étendu de Boivin, et réédité avec des additions par Le Prince en 1782, Malin, commis écrivain de l’abbé Sallier, Boudot et Lefebvre.