L’abbé Bignon prit sa retraite en 1741, à l’âge de 80 ans; il mourut deux ans plus tard le 14 mars 1743 «ayant conservé jusqu’au dernier moment non-seulement toute sa raison, mais encore la douceur et l’égalité d’esprit qu’il avait toujours montrées[24].» Ce caractère se devine quand on jette les yeux sur son portrait; sculptée ou gravée sa figure respire une grande bonté jointe à la finesse et à la distinction. La mémoire de cet homme qui a administré nos collections pendant 22 ans restera toujours chère aux amis des livres et des lettres; ils honoreront en l’abbé Bignon celui qui a le plus fait pour la grandeur de la Bibliothèque au XVIIIe siècle.

Comme fait se rattachant intimement à l’administration de l’abbé Bignon, il nous reste à parler du retour à Paris du Cabinet des Médailles qui avait été transporté à Versailles depuis 1684. Cet éloignement de collections, qui faisaient naturellement partie du même dépôt, était anormal; il rendait l’administration du Cabinet difficile, car tout en relevant encore du bibliothécaire du roi, le garde des médailles pouvait, à distance, conserver en réalité toute son indépendance; enfin il amoindrissait la Bibliothèque sans utilité pour personne, puisque le successeur de Louis XIV n’avait pas pour les médailles le goût prononcé de son aïeul. Aussi il fut facile à l’abbé Bignon de faire ordonner que les médailles seraient ramenées à Paris. Le même arrêt qui en ordonnait le récolement et l’inventaire, également entrepris sur les autres collections, prescrivait le déménagement.

«Louis, par la grâce de Dieu, roi de France et de Navarre, à notre cher et bien-aimé le sieur Couture, de notre Académie des Inscriptions et belles-lettres, et l’un de nos professeurs en éloquence, salut. Ayant ordonné par arrest cejourdhui rendu en nostre conseil, nous y étant, que les récolements et inventaires, ordonnez par autre arrest du vingt septembre dernier, des médailles, pierres gravées, livres et raretés antiques et modernes étant dans notre château de Versailles, seront continués, et à cet effet aportés dans notre bibliothèque à Paris, dans des quaisses préalablement scellées par le secrétaire d’Etat ayant le département de notre maison, en présence du sieur abbé Bignon, conseiller ordinaire en nos conseils d’Etat privé, intendant et garde de nos Bibliothèques et Cabinets avec le sieur Defourmont et avec vous, au lieu du sieur de Boze, à présent chargé de la garde desdites médailles sous les ordres du sieur Bignon....»

Les prescriptions de cet arrêt du 27 mars 1720, relatives à l’inventaire et au récolement, furent presqu’immédiatement exécutées; mais le transport ordonné n’eut lieu qu’en 1741. Une note manuscrite conservée dans les archives du Cabinet rapporte ainsi ce mémorable événement:

«Le samedi 2 septembre 1741, sur les six heures du soir, sont arrivées de Versailles à la Bibliothèque deux charrettes chargées de vingt caisses où sont les médailles du roi qui ont été apportées ici par ordre de S. M. pour être placées dans le magnifique salon qui est au bout de la Bibliothèque.»

Le cabinet revenait à Paris, considérablement enrichi. Sous les successeurs de Rainssant, Oudinet (1689), l’abbé Simon (1712), le célèbre Gros de Boze (1719), les acquisitions avaient été incessantes. Il avait reçu entre autres accroissements, en 1727, la collection de bronzes, marbres, etc., etc., formée par Mahudel, que le roi avait payée 40,000 livres. Aussi voulut-on que le nouveau local où il venait s’installer, fût par son éclat et son luxe en rapport avec les richesses qu’il renfermait. La salle qui lui fut destinée fut prise dans l’appartement de Mme Lambert. «Cette pièce est très-bien décorée par un lambris enrichi de sculptures dont les principaux ornements sont dorés. Cette menuiserie renferme des tableaux, peints par MM. Vanloo, Natoire, Boucher. Dans les trumeaux de cette pièce sont distribuées des tables de marbre d’un plan chantourné qui soutiennent des médailliers de menuiserie dorée[25]

C’est là que furent classées, par les soins de Gros de Boze, nos collections de médailles, c’est là que, pendant plus d’un siècle, le public a pu venir les admirer, exposées dans une salle qui passait pour un des spécimens les plus complets et les plus achevés de l’art décoratif au XVIIIe siècle.

LA BIBLIOTHÈQUE DE 1743 A LA FIN DU RÈGNE DE LOUIS XV.

Dès l’année 1722, l’abbé Bignon avait obtenu la survivance de sa charge pour son neveu, Bignon de Blanzy. Mais la mort de celui-ci précéda celle de son oncle de quelques jours. La place de bibliothécaire restait donc vacante. Le roi, autant pour récompenser les services de l’abbé Bignon, que pour conserver à cette famille un titre qu’elle n’avait cessé de porter avec éclat, appela à ces fonctions un autre neveu de l’abbé Bignon, Armand-Jérôme, maître des requêtes. L’acte de nomination est du 31 mars 1743. Armand-Jérôme Bignon ne fut pas que le successeur nominal de son oncle; il continua les bonnes traditions de sa famille et employa son zèle et le crédit que lui donnait la réunion de deux charges importantes à la prospérité de notre établissement. L’action bienfaisante de son administration s’étendit aux différentes sections de la Bibliothèque.

Au département des imprimés, de nombreuses acquisitions, judicieusement faites, soit à l’étranger, soit en France, continuèrent d’y apporter de nouvelles richesses. Quelques-unes sont hors ligne et font époque dans l’histoire de nos collections, ce sont celles des bibliothèques de Falconet, de Huet, des Jésuites, de Fontanieu.