Le célèbre médecin Falconet, membre de l’Académie des Inscriptions, possédait une bibliothèque qui faisait l’admiration des savants de l’époque, admis avec la plus grande libéralité à y travailler. Elle ne renfermait pas moins de 50,000 volumes. Au mois de décembre 1742, Falconet offrit au roi tous ceux de ses livres qui pouvaient faire défaut à la Bibliothèque. Capperonnier, chargé de ce choix, désigna plus de 11,000 volumes imprimés, que Falconet mit à la disposition du roi. Pour reconnaître cet acte de libéralité, on lui servit une rente viagère de 1,200 livres, en lui laissant, comme il le désirait, l’usufruit de sa collection.

Par suite de ces réserves, la Bibliothèque ne devint réellement propriétaire du Cabinet de Falconet qu’à sa mort, arrivée en 1762. L’année suivante, l’expulsion des Jésuites fournit à Bignon l’occasion de faire entrer dans le département des Imprimés, une bibliothèque, sinon plus nombreuse, du moins plus fameuse encore et plus riche, celle de Huet, évêque d’Avranches. Huet avait légué ses livres à la maison professe des Jésuites de la rue Saint-Antoine. Quant les Jésuites furent supprimés, les héritiers du prélat se crurent fondés à élever des réclamations, et à revendiquer des collections dont les légataires se trouvaient dépossédés et qui allaient être dispersées. Un arrêt du 15 juillet 1763 en ordonna la restitution à M. de Charsigné, neveu de Huet. Aussitôt Bignon entama des négociations en vue de l’acquisition de ce fonds important pour lequel l’étranger faisait déjà des propositions séduisantes. Les efforts du bibliothécaire eurent un plein succès. Pour une rente viagère de 1750 livres, M. de Charsigné se dessaisit d’un trésor que l’impératrice de Russie lui avait offert de payer 50,000 écus, toute une fortune. Ce désintéressement patriotique mérite d’être signalé; le souvenir tendrait à s’en effacer que les 8000 volumes imprimés et plus qu’il valut à la Bibliothèque sont là pour faire vivre à jamais le nom de ce bienfaiteur, en même temps que le goût et l’érudition du possesseur de la Bibliotheca huetiana. Dans le département des Imprimés, un monde de volumes, les livres de Huet ont conservé les traces de la main pieuse qui les a recueillis et qui les a ornés d’un ex-libris que tout le monde connaît. Impressions des Estienne et des Alde, éditions de choix des auteurs anciens et modernes souvent enrichies de notes précieuses du savant prélat, théologie, histoire, lettres, sciences, rien n’était oublié dans la bibliothèque de Huet; elle donne satisfaction à tous les goûts, elle suffit à tous les genres d’études. Combien de ces volumes vénérables ont déjà passé dans les mains des lecteurs depuis leur entrée à la Bibliothèque! Que de fois ils ont été l’occasion d’un retour vers un passé dont ils ravivent et ennoblissent le souvenir!

Avec la collection de Huet, le départ des Jésuites fut pour la Bibliothèque l’occasion d’acquérir de nombreux volumes imprimés qu’elle ne possédait pas. L’abbé Boudot, chargé de faire un choix dans leur bibliothèque, récolta une ample moisson de livres précieux qui auraient été perdus pour les lettres s’ils n’avaient trouvé place dans les collections royales. Ainsi, dès cette époque, semblait se poser ce principe qui fit de la Bibliothèque le refuge des trésors littéraires conservés dans les maisons religieuses, principe qui, quelques années plus tard, devait avoir une application si étendue au grand profit de la science.

Les accroissements dont il vient d’être question ne portaient pas seulement sur les séries imprimées; dans les acquisitions de la bibliothèque de Huet et des livres des Jésuites, les manuscrits avaient eu aussi leur part. D’ailleurs depuis la mort de l’abbé Bignon, ce département n’avait cessé de s’enrichir. Il avait reçu en 1748 la collection Megret de Serilly, riche surtout en manuscrits modernes, en 1749, les papiers de Dangeau, en 1752, vingt manuscrits précieux de la Sainte Chapelle de Bourges offerts par les chanoines à Louis XV, en 1753, les manuscrits de Bossuet, présent de l’abbé Delamotte. En 1754 ce fut le tour d’une célèbre collection sur laquelle la Bibliothèque avait jeté ses vues depuis longtemps, la collection Dupuy. Nous avons vu que Colbert en avait inutilement projeté l’acquisition lorsqu’elle passa des mains de M. de Thou, héritier de Jacques Dupuy, dans celles du président Charron de Ménars. Au moment où Bignon reprit des négociations en vue de cette acquisition, elle était devenue, depuis 1720, la propriété du procureur général Joly de Fleury. Sans compter la valeur considérable de ces manuscrits, très-précieux pour l’étude de l’histoire, du droit, de la littérature en France, la Bibliothèque avait le plus vif intérêt à recueillir la collection portant le nom d’hommes dont elle possédait déjà la majeure partie des livres; elle devait à la mémoire de ces bienfaiteurs de ne pas laisser se disperser la bibliothèque qu’ils avaient formée avec tant de sollicitude. Le 10 juillet 1754, Joly de Fleury la céda pour une somme de 60,000 livres, et près de quatorze cents volumes, remplis de pièces précieuses, entrèrent au département des manuscrits.

L’heureuse conclusion de cette importante affaire n’empêcha pas les acquisitions dans les années qui suivirent. Pour une rente viagère de 3000 livres allouée à l’arrière-neveu de Du Cange, la Bibliothèque s’enrichit, en 1756, des manuscrits de ce célèbre érudit. Cette même année, elle recevait, à titre de don, les papiers de Jean Racine offerts par son fils[26], et 301 manuscrits précieux dont les chanoines de Notre-Dame de Paris firent hommage à Louis XV. En 1765, la suppression des Jésuites fit entrer au département des manuscrits la plupart des volumes qui avaient appartenu à Huet et une quarantaine provenant du collége de Clermont. Enfin nous avons à enregistrer, sous la même date, l’acquisition de la très-importante et très-volumineuse collection de Fontanieu, conseiller d’Etat, intendant et contrôleur général des meubles de la couronne. Moyennant une somme de 90,000 livres, payable à sa mort, et une rente viagère de 8000 livres, il vendit au roi toute sa bibliothèque, riche en imprimés, en estampes, et surtout en pièces sur l’histoire et l’administration française. Près de mille volumes ou portefeuilles contenant des documents nombreux et curieux prirent place dans les collections manuscrites; les départements des Imprimés et des Estampes héritèrent des articles qui s’y rattachaient plus particulièrement. Encore aujourd’hui un lot de 376 volumes remplis de pièces imprimées et manuscrites, ayant cette provenance, sont conservés au département des Imprimés.

Cette époque fut particulièrement favorable au développement du Cabinet des Titres dont l’existence, comme département distinct, ne remontait pas au-delà de l’administration de l’abbé Bignon. La collection Gaignières, la collection d’Hozier surtout, riches en pièces généalogiques, avaient servi à la formation de ce fonds que les mœurs de l’époque et le goût des amateurs ne tardèrent pas à grossir. De 1720 à 1789, le Cabinet des Titres vit venir à lui toutes les collections nombreuses et importantes de ce genre qui furent formées au XVIIIe siècle, et notamment celles des hommes qui eurent la garde du département pendant cette période. Guiblet, qui à l’époque de la réorganisation provoquée par l’abbé Bignon avait reçu le premier le titre de garde du Cabinet généalogique, céda les documents qu’il avait réunis, comme généalogiste de la maison d’Orléans. Son successeur, l’abbé de La Cour, ne montra pas moins de zèle pour son département. Il y travailla à de nombreux et importants classements, et en 1763 il y fit entrer sa collection de titres originaux, au nombre d’environ 129,600. Elle fut payée 31,000 livres. C’est à son administration que se rapporte l’entrée des recueils généalogiques de l’abbé de Gevigney, de Bertin du Rocheret, de Blondeau de Charnage, du neveu de ce dernier, le chevalier Jault. Vers 1779, l’abbé de La Cour fut remplacé par l’abbé de Gevigney, que ses travaux généalogiques semblaient désigner à ces délicates fonctions. Sa négligence, dont la Bibliothèque fut victime, le força de se retirer en 1784.

Pendant que sous l’administration de l’abbé Bignon et de son successeur, les plus belles collections de l’époque s’accumulaient aux départements des Imprimés et des Manuscrits, le département des Estampes prenait une extension non moins grande. Depuis l’acquisition du cabinet de Beringhen quelques circonstances fâcheuses avaient, il est vrai, arrêté un moment ses progrès. Les dilapidations du successeur de Ladvenant, l’abbé de Chancey (1730), avaient failli porter un grand préjudice à nos collections. La nomination du peintre Coypel (1735) quelque bien justifiée par le talent du titulaire, quelqu’honorable qu’elle fût pour les arts, celle de Delacroix, qui le remplaça (1737) n’avaient guère amélioré l’état des choses. Heureusement pour notre dépôt, après vingt années perdues, pour ainsi dire, le choix du roi se porta sur un homme dont le souvenir se rattache à la période la plus brillante de l’histoire du Cabinet des Estampes, Hugues-Adrien Joly «qui pendant près d’un demi-siècle (1750-1792) ne cessa d’augmenter, d’enrichir les collections confiées à ses soins.»[27].

Trois ans à peine après son entrée en fonctions, Joly fut appelé à recevoir la collection du fermier général, Lallemand de Betz, qui s’en dépouilla en faveur de la Bibliothèque du roi. Cette célèbre collection appelée collection d’Uxelles, (bien que rien ne prouve qu’elle ait appartenu au maréchal de ce nom,) comprenait une série de portraits et une suite de costumes et de pièces topographiques et géographiques. Elle formait un total de près de 15,000 estampes réunies dans 78 volumes in-folio. Les volumes de la première série composés de «portraits d’hommes de toutes conditions rangés chronologiquement, ou à l’époque de leur mort, depuis les philosophes grecs et latins, jusqu’au milieu du règne de Louis XVI[28],» trouvèrent leur place à la suite de la collection dont Clément avait donné les premiers et les plus nombreux éléments. Quant à la seconde partie, elle forma, au département des Estampes, par son caractère universel et pour ainsi dire cosmopolite, un ensemble non moins curieux qu’instructif pour l’amateur et l’érudit. Un peu effacée aujourd’hui par les collections topographiques qui se sont constituées au Cabinet, elle ne cesse pas d’être consultée par le chercheur qui sait y découvrir quelque pièce curieuse et peu commune.

L’acquisition du cabinet de M. de Fontanieu, si profitable aux Imprimés et aux Manuscrits, procura également au département des Estampes un assez grand nombre de pièces relatives à l’histoire de France. Mais ce fut surtout la collection Fevret de Fontette qui vint considérablement augmenter la série des documents que le Cabinet renfermait sur notre histoire nationale. Tout ce qui, en fait de gravures, pouvait se rapporter à la France, mais à la France exclusivement, avait été soigneusement recherché et rangé par le consciencieux éditeur de la Bibliothèque historique du P. Lelong, Charles-Marie Fevret de Fontette, conseiller au Parlement de Bourgogne. Il possédait un fonds de pièces dont le nombre s’élevait à 12,000, classées chronologiquement, d’après le sujet reproduit, depuis les premiers temps de la Gaule jusqu’au règne de Louis XV. Evénements et personnages français, mœurs et costumes de notre pays s’y trouvaient représentés. Il ne fallait pas qu’une telle collection, unique en son genre, échappât à la Bibliothèque du roi. Son possesseur était d’ailleurs trop grand ami des lettres et de la science pour exposer à la dispersion ces recueils qu’il savait, par sa propre expérience, si difficiles à réunir et dont presque chaque page portait des annotations de sa main. En 1770, il signa un acte par lequel il faisait cession à la Bibliothèque de ses recueils. Comme dédommagement, le roi consentait à lui servir une rente viagère de 600 livres. En supposant que cette somme ait été exactement comptée à Fontette, elle est encore trop inférieure au prix de sa collection pour que cette cession ne soit pas considérée comme un des actes de libéralité les plus importants qui aient été accomplis en faveur de la Bibliothèque.

Ce fut par une donation faite sous la même forme que la collection de Michel de Bégon, intendant de la marine à Dunkerque, entra au Cabinet des Estampes. Les efforts de Joly, pour en assurer la possession à la Bibliothèque, secondés par le désintéressement du riche propriétaire, ne demeurèrent pas infructueux. En 1770, près de 25,000 pièces aussi intéressantes pour l’histoire et l’étude de la gravure en France que pour l’archéologie et l’érudition s’intercalèrent dans les œuvres des maîtres. Si quelques-unes y firent double emploi, beaucoup y furent très-utilement placées, soit en comblant des lacunes regrettables, soit en offrant, à côté d’exemplaires défectueux, des épreuves dans un état exceptionnel.